25.11.2009

Commentaires sur l'encyclique Amour et Vérité

Père VILLEMOT Matthieu                                                                                     Paris, le mercredi 25/11/09

Aumônier de l’Hôpital saint Louis                                                                        Paroisse St Joseph des Nations

154 bis rue st Maur,                                                                                                 Présentation de l’Encyclique

75011 Paris                                                                                                                                                    2008-2009

01 43 38 82 85                                                                                                                                      

villemotmatthieu@yahoo.fr

 

 

« Amour et Vérité se rencontrent, Justice et paix s’embrassent ». (ps 85, 11)

 

 

Amour et Vérité se rencontrent 1

I. Introduction : 2

II. La Doctrine sociale de l’Église : 2

1) Encycliques : 2

2) Encycliques sociales : 2

a) La Défense des Ouvriers : 2

b) Condamner les Erreurs : 4

c) La Défense du Tiers-monde : 5

d) Silences : 6

3) Résumé : 6

III. Caritas in Veritate : 6

1) Introduction : 6

2) Axe : 6

3) Contexte : 8

a) Paul VI : 8

b) Optimisme : 8

c) Globalisation : 8

4) Points particuliers : 11

5) Le Don : 12

IV. Conclusion : 12

 

 

Signes : 36106


 

 

I. Introduction :

Tout d’abord, je vais présenter la doctrine sociale en général. Je vais rappeler ce qu’est une encyclique, résumer l’histoire des encycliques sociales des papes successifs. Puis je présenterai la dernière encyclique en date.

II. La Doctrine sociale de l’Église :

1) Encycliques :

Encyclique vient du grec ἐκκύκλιος, littéralement « lettre circulaire ». C’est une lettre adressée par le pape à tous les évêques, puis de plus en plus au fil de l’histoire à tous les croyants et hommes de bonne volonté. C’est le pape Benoît XIV, au 18ème siècle, qui rédige les premières encycliques. Mais l’usage actuel de l’encyclique, y compris des encycliques sociales, date de l’extraordinaire pape Léon XIII à la fin du 19ème siècle. L’encyclique ne promulgue normalement pas un dogme. Elle appartient à l’enseignement ordinaire du pape. Elle fait le point sur un aspect de la doctrine. À la période précédente, les papes se contentaient de condamner les doctrines hérétiques en publiant des listes de propositions interdites. L’encyclique marque le retour du pape à un enseignement large, serein, positif. La très grande résonance médiatique des encycliques de Paul VI ou de Jean-Paul II souligne l’importance pastorale de cette méthode.

Il y a deux grands types d’encycliques : certaines exposent largement et positivement un point de doctrine que le pape juge important, d’autres réagissent à une actualité grave. Dans la première catégorie, pour Jean-Paul II, citons Redemptor Hominis, le Rédempteur de l’Homme, sa première encyclique, qui a servi de programme pour l’ensemble de son pontificat. On peut aussi citer Veritatis Splendor, la Splendeur de la Vérité, qui faisait le point sur la morale fondamentale. Dans la seconde catégorie, la plus célèbres est Mit Brenender Sorge, avec un souci brulant, encyclique de Pie XI en 1937, exceptionnellement publiée en allemand et condamnant le paganisme nazi.

2) Encycliques sociales :

a) La Défense des Ouvriers :

Parmi les encycliques qui exposent largement un point de doctrine, on trouve les encycliques sociales. Le 15 mai 1891, le pape Léon XIII, qui avait vu à Bruxelles l’horreur de la condition prolétarienne, publie Rerum Novarum, mot à mot « sur des choses nouvelles ». Ce titre spectaculairement raté cache une date décisive du catholicisme. Jusque là, les questions sociales étaient rangées comme un sous-chapitre du problème général de la charité. Le pape exige de tous les pasteurs qu’ils mettent la question sociale pour elle-même parmi leurs préoccupations les plus urgentes et condamne fermement les excès de l’industrialisation effrénée autant que la menace communiste. La lettre commence par ces mots :

« La soif d'innovations qui depuis longtemps s’est emparée des sociétés et les tient dans une agitation fiévreuse devait, tôt ou tard, passer des régions de la politique dans la sphère voisine de l’économie sociale. En effet, l’industrie s’est développée et ses méthodes se sont complètement renouvelées. Les rapports entre patrons et ouvriers se sont modifiés. La richesse a afflué entre les mains d'un petit nombre et la multitude a été laissée dans l’indigence. Les ouvriers ont conçu une opinion plus haute d'eux-mêmes et ont contracté entre eux une union plus intime. Tous ces faits, sans parler de la corruption des mœurs, ont eu pour résultat un redoutable conflit. Partout, les esprits sont en suspens et dans une anxieuse attente, ce qui seul suffit à prouver combien de graves intérêts sont ici engagés. Cette situation préoccupe à la fois le génie des savants, la prudence des sages, les délibérations des réunions populaires, la perspicacité des législateurs et les conseils des gouvernants. En ce moment, il n’est pas de question qui tourmente davantage l’esprit humain. C'est pourquoi, Vénérables Frères, ce que, pour le bien de l'Eglise et le salut commun des hommes, Nous avons fait ailleurs par Nos Lettres sur la Souveraineté politique, la Liberté humaine, la Constitution chrétienne des Etats, et sur d'autres sujets analogues, afin de réfuter selon qu’il Nous semblait opportun les opinions erronées et fallacieuses, Nous jugeons devoir le réitérer aujourd'hui et pour les mêmes motifs en vous entretenant de la Condition des ouvriers. Ce sujet, Nous l'avons, suivant l'occasion, effleuré plusieurs fois. Mais la conscience de Notre charge apostolique Nous fait un devoir de le traiter dans cette encyclique plus explicitement et avec plus d'ampleur, afin de mettre en évidence les principes d'une solution conforme à la vérité et à l'équité ».

L’encyclique sera mal reçue par de nombreux milieux catholiques. Les accusations reviendront à chaque encyclique : le pape n’a pas à se mêler de politique, il ne connaît rien en économie. Il faut rappeler que Jean-Paul II, taxé en Europe d’intégrisme à cause de ses propos sur l’avortement, était accusé officiellement par les dictatures sud-américaines d’être payé par le KGB en raison de son discours sur la réforme agraire ! Mais cette encyclique constitue un précédent. Presque tous les papes successifs marqueront les anniversaires de cette lettre en publiant une sorte de « mise à jour » :

1931 : Pie XI, Quadragesimo anno

1941 : Pie XII, radiomessage à radio Vatican,

1951 : (rien)

1961 : Jean XXII, Mater et Magistra

1971 : Paul VI, Octogesima adveniens (qui n’est pas au sens strict une encyclique, mais seulement une lettre apostolique)

1981 : Jean-Paul II, Laborem exercens

1991 : Jean-Paul II, Centesimus Annus

2001 : (Rien)

Ces lettres traitent deux grands sujets : primo, l’amélioration de la condition ouvrière, secundo, la condamnation des doctrines sociales perverses, au premier rang desquelles le marxisme. Sur le premier point, la défense des ouvriers, les lettres successives ont dessiné une doctrine assez vaste et précise : droit de vote, droit de grève, droit et nécessité de se syndiquer, droit à un juste salaire, à des conditions de vie décentes, à une protection sociale collective, à une vraie vie de famille. Jean-Paul II, dans Laborem exercens, se range spectaculairement à une des thèses fondamentales de Marx en osant dire que seul le travail est créateur de richesses et que le capital, aussi fondamental soit-il, ne crée jamais de richesses. L’église défendra à plusieurs reprises une position centriste sur les nationalisations, admettant leurs bienfaits dans certaines conditions, mais maintenant la propriété privée comme un droit naturel et un facteur de justice sociale quand elle est correctement encadrée. Jean-Paul II ajoutera un chapitre tiré de ses obsessions personnelles, la défense de la vie. Les présentations les plus habituelles de l’enseignement pontifical séparent voire opposent la doctrine sociale et la doctrine familiale ; généralement en Occident on oppose la « gentille » doctrine sociale progressiste à la « méchante » doctrine familiale réactionnaire. La conviction la plus brûlante de Jean-Paul II que Benoît XVI reprend et qui me hante moi aussi avec violence, c’est que seule une défense inconditionnelle de la vie permet un vrai progrès social. L’avortement est toujours un facteur de régression sociale.

b) Condamner les Erreurs :

Sans encore nommer le communisme, Léon XIII condamnait déjà le cœur de la politique marxiste :

« L’erreur capitale, dans la question présente, c’est de croire que les deux classes sont ennemies-nées l’une de l'autre, comme si la nature avait armé les riches et les pauvres pour qu’ils se combattent mutuellement dans un duel obstiné. C'est là une affirmation à ce point déraisonnable et fausse que la vérité se trouve dans une doctrine absolument opposée ».

C’est un autre axiome de la doctrine sociale : il n’y a pas deux humanités, il n’y a pas -par exemple- la bourgeoisie de l’ouest parisien et les milieux populaires de l’est parisien, il n’y a qu’une humanité sauvée par l’unique rédempteur et aucune action ne mérite le titre de catholique si elle ne contribue pas concrètement à l’union de cette humanité. Le magistère romain ne cessera de déclarer que la violence n’est pas le seul moyen de faire avancer la situation sociale et que le culte marxiste de la violence comme « accoucheuse de l’histoire » est un crime. Ce sera, dans les années 1980, le cœur de la condamnation des théologies de la libération par le futur Benoît XVI. La condamnation du marxisme sera répétée, précisée dans chaque encyclique, avec la déclaration fameuse de Pie XI :

« Le communisme est intrinsèquement pervers, et l’on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne ».

Néanmoins, dans les années 60-70, le concile, le synode des évêques de 71, Paul VI, constateront de sérieux infléchissements dans la doctrine réelle des partis communistes et de leurs alliés et tenteront de proposer des points de dialogue. L’échec sera total. Finalement, Jean-Paul II jouera un rôle crucial dans le soutien aux mouvements populaires anticommunistes d’Europe de l’est, à commencer par Solidarité en Pologne. Symétriquement, l’enseignement pontifical ne cessera de condamner les abus du libéralisme absolu. Les appels à réfréner la spéculation et à rappeler aux actionnaires leurs devoirs ne cesseront pas. Jean-Paul II sera le plus radical, allant parfois jusqu’à comparer les deux systèmes :

  « La solution marxiste a échoué, mais des phénomènes de marginalisation et d’exploitation demeurent dans le monde, spécialement dans le Tiers-Monde, de même que des phénomènes d’aliénation humaine, spécialement dans les pays les plus avancés, contre lesquels la voix de l’Eglise s’élève avec fermeté. Des foules importantes vivent encore dans des conditions de profonde misère matérielle et morale. Certes, la chute du système communiste élimine dans de nombreux pays un obstacle pour le traitement approprié et réaliste de ces problèmes, mais cela ne suffit pas à les résoudre. Il y a même un risque de voir se répandre une idéologie radicale de type capitaliste qui refuse jusqu’à leur prise en considération, admettant a priori que toute tentative d’y faire face directement est vouée à l'insuccès, et qui, par principe, en attend la solution du libre développement des forces du marché ».

Après la seconde guerre mondiale, les papes se préoccuperont beaucoup de la guerre froide. Ils appelleront souvent à la coopération internationale, la paix, le désarmement, la réglementation du commerce des armes, etc.

c) La Défense du Tiers-monde :

En 1967, Paul VI publie l’encyclique Populorum progressio, sur le progrès des peuples. Elle ne fait pas partie des anniversaires de Rerum novarum et elle ajoute à la doctrine sociale un nouveau chapitre décisif : le dialogue nord-sud. Comme Léon XIII avait effrayé de la condition ouvrière en Belgique, Paul VI est effrayé du sous-développement lors de ses voyages comme nonce. D’entrée de jeu, il fait du sous-développement la « chose nouvelle » de son temps, avec une formule choc : « Le développement est le nouveau nom de la paix ».  Cette encyclique sera elle-même fêtée : Jean-Paul II en célèbre le vingtième anniversaire par l’encyclique Sollicitudo Rei Socialis de 1987 et Caritas in Veritate est un anniversaire un peu en retard. Les papes appliquent à l’ordre international les principes mis au jour dans la doctrine sociale. Ils exigent l’annulation de la dette, l’aide au développement, la défense des cultures et l’aide à l’éducation, l’émancipation des femmes partout dans le monde. Tous insistent sur le lien double entre paix et développement. L’un n’est pas possible sans l’autre. Ils dénoncent l’égoïsme occidental ou l’ingérence dans les affaires du Tiers-monde à des fins de guerre froide.

Dès Paul VI, la doctrine sociale insiste sur un point : le développement ne peut pas être seulement économique, il doit concerner la personne toute entière. Comme le disait le Concile Vatican II :

« L'Eglise rappelle à tous que la culture doit être subordonnée au développement intégral de la personne, au bien de la communauté et à celui du genre humain tout entier ».

Le catholicisme, par définition, ne peut se présenter à une seule fraction de l’humanité. De même, il ne peut s’adresser à une partie de la personne. Il n’y a justice, paix et communauté véritable que si la personne est accueillie dans son intégrité. Les deux vont ensemble : si on blesse la personne dans son intégrité, on exclura une fraction de l’humanité. Réciproquement, aliéner un seul homme c’est se mutiler soi-même. Jean-Paul II insistera fortement sur la nécessité d’intégrer la famille et ses droits véritables dans ce vrai développement.

d) Silences :

Il faut mentionner deux silences dommageables de la doctrine sociale : Pie XI avait sévèrement condamné le nazisme, Pie XII, dans plusieurs radiomessages, avait repris cette condamnation. Mais à part un bref paragraphe du message de Noël 1941, qui ne comporte pas le mot « juifs », Pie XII a choisi, par prudence tactique, de ne pas condamner frontalement la Shoah, alors même qu’il aidait à l’évasion des juifs. Ce choix était sincère de sa part, mais c’était une gave erreur pastorale, et ce silence pèse encore très lourd sur nos relations avec nos frères aînés juifs. Il y a aujourd’hui un autre silence dommageable : jamais Rome n’a dit un mot sur le génocide rwandais pourtant accompli intégralement entre catholiques et avec la participation active de prêtres et de religieuses. Là aussi, ce silence pèse sur la situation africaine.

3) Résumé :

La doctrine sociale de l’église promeut les droits du plus faible économique et social, que ce soit le prolétariat fragilisé par l’essor industriel ou les pays sous-développés. Elle promeut ces droits dans le but d’unir l’humanité, en refusant la fatalité de la violence. Elle la promeut en exigeant que toutes les dimensions de la personne humaine soient intégrées aux politiques de développement, et en exigeant que la vie soit défendue inconditionnellement. Elle les promeut au cœur de la doctrine catholique, en lien avec la morale familiale. On pourrait parler de trois unifications corrélatives : unification de la doctrine catholique, de la personne, de l’humanité. Blesser l’une aboutit toujours à blesser les autres. Enfin, la doctrine sociale constitue un cas unique dans l’histoire du catholicisme : c’est le seul grand pan de la théologie catholique qui ait été intégralement mis au point, défendu, développé, par les papes successifs, souvent contre leurs subordonnés. Cela démontre que l’affirmation traditionnelle d’après laquelle Rome préside à la charité n’est pas un vain mot.

III. Caritas in Veritate :

1) Introduction :

Je vais d’abord donner l’axe général de l’encyclique, clairement exprimé dans le titre, montrer comment elle cherche à éclairer le contexte actuel, puis en tirer quelques points importants.

2) Axe :

« L’amour dans la vérité (Caritas in veritate), dont Jésus s’est fait le témoin dans sa vie terrestre et surtout par sa mort et sa résurrection, est la force dynamique essentielle du vrai développement de chaque personne et de l’humanité tout entière. L’amour – « caritas » – est une force extraordinaire qui pousse les personnes à s’engager avec courage et générosité dans le domaine de la justice et de la paix. C’est une force qui a son origine en Dieu, Amour éternel et Vérité absolue ».

Ces premières lignes de l’encyclique donnent sa coloration entière et constituent à elles seules une sorte de résumé de toute la doctrine sociale. On retrouve l’idée qu’il faut accueillir et respecter la personne toute entière et l’humanité toute entière, et que ces deux exigences vont de pair. Une telle opération n’est possible que par l’amour dans la vérité. Arrêtons-nous sur cette formule.

Jésus est la vérité, il s’en vante[1]. Il s’oppose à Satan, qu’il nomme menteur et père du mensonge[2] ; et le même Jean qui cite la phrase de Jésus « Je  suis la vérité » déclare que son Père est Amour[3]. Amour et Vérité sont donc père et fils. On ne peut jamais les opposer ni les séparer. C’est une véritable clef de voûte de l’évangile et de la théologie catholique. Ce principe a des conséquences négatives et positives : négativement, le mensonge est toujours un crime. Il n’y a pas de pieux mensonge, de mensonge pour être gentil, de mensonge par charité. Le mensonge est toujours une aliénation de la personne, la négation de ses droits et de sa dignité de fils de Dieu. Léon XIII l’avait déjà dit dès les premières lignes de Rerum novarum ; Jean-Paul II l’avait très fermement affirmé en nommant son encyclique morale Veritatis splendor. Je redis et je redirai que je suis effaré de la facilité avec laquelle les apôtres catholiques non seulement mentent mais surtout justifient de mentir au nom de l’évangile[4]. Positivement, le pape va répéter tout au long du texte que seule la connaissance de l’homme dans sa vérité permet de fonder la justice. La justice, la morale, le droit, ne peuvent pas être des conventions sociales, ils doivent respecter la nature de l’homme. Il va très loin :

« Le morcellement excessif du savoir, la fermeture des sciences humaines à la métaphysique, les difficultés du dialogue entre les sciences et la théologie portent préjudice non seulement au développement du savoir, mais aussi au développement des peuples car, quand cela se vérifie, il devient plus difficile de distinguer le bien intégral de l’homme dans les différentes dimensions qui le caractérisent. L’élargissement de notre conception et de notre usage de la raison est indispensable pour réussir à peser adéquatement tous les termes de la question du développement et de la solution des problèmes socio-économiques ».

Une telle déclaration reprend le plus vieux cheval de bataille de Ratzinger : la lutte contre le relativisme, la lutte pour la reconnaissance de la dignité de la raison. Pastoralement, un tel texte a trois conséquences : pour promouvoir la justice, la paix, la charité, il faudra une vraie formation qui ne se contente pas de donner des recettes techniques limitées et provisoires mais qui osera aller jusqu’à la philosophie et la théologie. Il faudra cette formation pour tous. C’est tout le sens des 25 ans d’effort de nos deux derniers cardinaux autour de l’école cathédrale et du collège des Bernardins que Benoît XVI est venu inaugurer, mais aussi autour de la Fomation des responsables ou de l’EFAMO[5]. L’idée que la personne doive être respectée dans son intégrité inclut sa rationalité. Un certain culte de la soi-disant « spontanéité » opposée à la réflexion mutile l’être humain et affaiblit en lui l’image du Verbe fait chair. Enfin, la révélation philosophique de la dignité de l’homme doit être offerte à tous. Il y aura toujours des gens plus doués en philosophie, comme il y a des gens plus doués en cuisine ou en anglais, mais toute personne humaine a le droit de recevoir une authentique formation qui aille jusque là. C’est l’une des conditions du développement et de la charité. C’est encore une manière d’unifier toute l’humanité en refusant de faire la formation un privilège de caste. Souvenons nous qu’après avoir nourri les corps en multipliant les pains, Jésus a donné à la même foule le discours du pain de vie qui n’est pas exactement un catéchisme prémâché pour analphabètes désireux de le rester[6]. Je ne cacherai pas les bondissements de joie que j’ai éprouvés en lisant ces lignes, moi qui répète et répéterai que c’est la philosophie qui m’a créé aumônier d’hôpital, que ce sont les patients de St Louis qui écrivent mes cours et que mes deux ministères de professeur et d’aumônier n’en sont qu’un.

3) Contexte :

a) Paul VI :

Le pape Benoit XVI se réfère d’entrée de jeu à Populorum progressio qu’il célèbre et met à jour. Il commence par décrire longuement l’enseignement de Paul VI dans tout son magistère, y compris le concile Vatican II, et montre l’extrême unité de cet enseignement. Il rapproche trois encycliques : Populorum progressio, Evangelium nutiandi, et la très célèbre Humane Vitae sur la contraception. Défense du développement, annonce de l’évangile et défense de la famille sont un seul combat. On voit combien Benoît XVI refuse qu’on oppose doctrine sociale et doctrine familiale.

b) Optimisme :

L’encyclique précédente de Benoît XVI sur l’espérance refusait d’opposer la grande espérance chrétienne à nos petites espérances humaines quotidiennes. C’est en maintenant l’horizon eschatologique du salut que nous sommes le mieux armé pour affronter les défis humains du quotidien. Cette encyclique continue cette ligne en appelant à un optimisme foncier. C’est un bol d’air frais dans la grisaille ambiante. Nos contemporains désespèrent facilement d’eux-mêmes, de l’avenir, de l’humanité. Benoît XVI exige de se souvenir que l’homme est par nature conduit à aller plus haut, plus loin, à « être davantage ». La lucidité sur les défis de la situation est toujours posée sur le fond ce cette espérance. C’est net dans la description de la globalisation. Tout l’enseignement de Benoît XVI est un acte de confiance en l’homme. L’homme doit et peut assumer ses responsabilités pour répondre aux tâches qui l’attendent. Face à la misanthropie croissante, cette confiance est réjouissante.

c) Globalisation :

Depuis Paul VI, la situation a changé. La faim n’a pas reculé. Les écarts de développement sont devenus encore plus injustes en tous cas dans certaines régions. Les attaques contre la vie se sont multipliées et la liberté religieuse est à nouveau menacée, non plus par le communisme, mais par le fanatisme. Enfin, la crise financière a provoqué de nouvelles angoisses et de nouvelles mises en cause. Aux espérances folles des années 50 a succédé le pessimisme. Le marxisme s’est écroulé sinon comme idéologie, en tous cas comme appareil d’état. Le pape dénonce les nouvelles tendances idéologiques dangereuses. Il nomme en premier lieu la réduction des problèmes sociaux à des problèmes techniques. Mais il dénonce surtout une excessive méfiance envers l’homme, l’idéologie qui finit par regarder l’homme comme une plaie qui dévore la nature. Le pape rejette l’idée de croissance zéro :

« L’idée d’un monde sans développement traduit une défiance à l’égard de l’homme et de Dieu. C’est donc une grave erreur que de mépriser les capacités humaines de contrôler les déséquilibres du développement ou même d’ignorer que l’homme est constitutivement tendu vers l’être davantage ».

Le monde n’est plus gouverné par la confrontation des deux superpuissances, il s’est multipolarisé et globalisé. Benoît XVI insiste sur les nouvelles questions liées à la mondialisation. Mais avant d’en condamner les excès, il décrit celle-ci d’abord comme un facteur de progrès. J’ai réuni ici tous les passages qui soulignent positivement la mondialisation :

« La nouveauté majeure a été l’explosion de l’interdépendance planétaire, communément appelée mondialisation. (…) Né au sein des pays économiquement développés, ce processus par sa nature a produit une intrication de toutes les économies. Celui-ci a été le principal moteur pour que des régions entières sortent du sous-développement et il représente de soi une grande opportunité. (…) La mondialisation doit être certainement comprise comme un processus socio-économique, mais derrière le processus le plus visible se trouve la réalité d’une humanité qui devient de plus en plus interconnectée. Celle-ci est constituée de personnes et de peuples auxquels ce processus doit être utile et dont il doit servir le développement en vertu des responsabilités respectives prises aussi bien par des individus que par la collectivité. (…) S’y opposer aveuglément serait une attitude erronée, préconçue, qui finirait par ignorer un processus porteur d’aspects positifs, avec le risque de perdre une grande occasion de saisir les multiples opportunités de développement qu’elle offre. (…) La mobilité du travail, liée à la déréglementation généralisée, a été un phénomène important, qui comportait des aspects positifs par sa capacité à stimuler la création de nouvelles richesses et l’échange entre différentes cultures. (…) Les travailleurs étrangers, malgré les difficultés liées à leur intégration, apportent par leur travail, une contribution appréciable au développement économique du pays qui les accueille, mais aussi à leur pays d’origine par leurs envois d’argent. (…) Il ne faut pas nier que lorsque la délocalisation comporte des investissements et offre de la formation, elle peut être bénéfique aux populations des pays d’accueil. Le travail et la connaissance technique sont un besoin universel. (…) Aujourd’hui, les occasions d’interaction entre les cultures ont singulièrement augmenté ouvrant de nouvelles perspectives au dialogue interculturel; un dialogue qui, pour être réel, doit avoir pour point de départ la conscience profonde de l’identité spécifique des différents interlocuteurs. (…)Au développement technologique est liée la diffusion croissante des moyens de communication sociale. Il est désormais presque impossible d’imaginer que la famille humaine puisse exister sans eux. ».

Les cadres nécessaires de la mondialisation sont à trouver essentiellement du point de vue culturel et moral ; l’acteur de la mondialisation n’est jamais seulement un agent économique, un producteur, un manager, c’est une personne intégrale. C’est en cela qu’il saura promouvoir le bien de l’humanité totale.

Dans la mondialisation, il y a le fabuleux développement de la technique. Benoît XVI dénonce vivement l’idéologie technocratique, mais a des mots superbes pour chanter le progrès technique :

« La technique  est une réalité profondément humaine, liée à l’autonomie et à la liberté de l’homme. Elle exprime et affirme avec force la maîtrise de l’esprit sur la matière. L’esprit, rendu ainsi moins esclave des choses, peut facilement s’élever jusqu’à l’adoration et à la contemplation du Créateur. La technique permet de dominer la matière, de réduire les risques, d’économiser ses forces et d’améliorer les conditions de vie. Elle répond à la vocation même du travail humain: par la technique, œuvre de son génie, l’homme reconnaît ce qu’il est et accomplit son humanité ».

Concernant le libéralisme, Benoît XVI prend acte du fait que nous n’avons pas d’alternative crédible à proposer. Il rappelle la traditionnelle nécessité de l’encadrer, mais il manifeste une attitude étonnamment positive vis-à-vis du marché. Cette « confiance » dans le marché est assez neuve dans la doctrine sociale, qui jusque là haïssait le communisme mais méprisait le capitalisme :

« Lorsqu’il est fondé sur une confiance réciproque et générale, le marché est l’institution économique qui permet aux personnes de se rencontrer, en tant qu’agents économiques, utilisant le contrat pour régler leurs relations et échangeant des biens et des services fongibles entre eux pour satisfaire leurs besoins et leurs désirs. (…) L’intérêt du marché est de promouvoir l’émancipation, mais pour le faire vraiment il ne peut pas compter seulement sur lui-même, car il n’est pas en mesure de produire de lui-même ce qui est au-delà de ses possibilités. Il doit puiser des énergies morales auprès d’autres sujets, qui sont capables de les faire naître ».

Demeure que la crise financière démontre l’urgence d’encadrer le marché. Benoît XVI semble souhaiter le faire en donnant à chaque acteur une vraie place et un vrai pouvoir. Benoît XVI liste les divers acteurs qui interagissent aujourd’hui dans une description large et innovante. Benoît XVI cite l’état, qui depuis Paul VI, a vu ses capacités et son importance décroître en partie en raison de la globalisation mais qui doit encore être renforcé dans certaines zones de non-droit, les institutions internationales qui n’ont pas encore le développement et l’autorité souhaitable, les entrepreneurs de toutes les tailles, les entreprises, qui peuvent prendre des formes très variées et toutes légitimes, les syndicats, les associations de consommateurs, qui jouent un rôle clef dans la moralisation du marché, les familles, etc. L’insistance sur les associations de consommateurs ressemble aux premières propositions de syndicalisme chrétien du temps de Léon XIII. Cette idée d’autodéfense collective des consommateurs comme hier des prolétaires semble très prometteuse à Benoît XVI. Enfin, récemment dans un discours à la FAO lors d’une rencontre sur la lutte contre la faim, Benoît XVI a exigé qu’on protège de toute spéculation le secteur des aliments de nécessité[7].

4) Points particuliers :

Le plan de l’encyclique n’est pas très convaincant, il n’y a pas de vraie progression, beaucoup de répétitions. Je vais donc tâcher de tirer quelques points qui m’ont subjectivement semblé cruciaux.

Plus fermement encore que Jean-Paul II, Benoît XVI affirme que le développement intégral de l’homme suppose que l’on reconnaisse l’existence de Dieu. Cette affirmation se place dans une logique de doctrine, pas dans une logique de personnes. Le pape ne nie pas que nombres d’athées soient plus charitable que nombre de catholiques. Il déclare simplement qu’un athée charitable, comme un catholique haineux, est incohérent avec sa propre doctrine. Il rappelle donc aussi la nécessité de la liberté religieuse comme élément central du développement et de la paix.

« Dieu est le garant du véritable développement de l’homme, dans la mesure où, l’ayant créé à son image, Il en fonde aussi la dignité transcendante et alimente en lui la soif d’être plus ».

Le pape appelle à intégrer dans la politique économique et sociale le respect et le développement de l’environnement. Mais il rejette une certaine écologie radicale qui relativiserait la dignité de l’homme face à l’univers. Au contraire, c’est le respect de la personne qui exige le respect de l’environnement : « La façon dont l’homme traite l’environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui-même et réciproquement ».

Abordant le nécessaire dialogue et respect des cultures, Benoît XVI condamne encore une fois le relativisme. Il ne suffit pas qu’un comportement soit culturel ou immémorial pour qu’il soit bon.

« S’il est vrai, d’une part, que le développement a besoin des religions et des cultures des différents peuples, il n’en reste pas moins vrai, d’autre part, qu’opérer un discernement approprié est nécessaire. Un discernement concernant la contribution que peuvent apporter les cultures et les religions en vue d’édifier la communauté sociale dans le respect du bien commun s’avère nécessaire, en particulier de la part de ceux qui exercent le pouvoir politique. Un tel discernement devra se fonder sur le critère de la charité et de la vérité ».

Donnons l’exemple de l’excision : qu’elle soit regardée de manière immémoriale comme un devoir par de larges fractions de l’humanité n’empêche pas que ce soit un crime que toute vraie politique de développement devra éradiquer.

En ce qui concerne la vie, laissons parler le pape :

« L’ouverture à la vie est au centre du vrai développement. Quand une société s’oriente vers le refus et la suppression de la vie, elle finit par ne plus trouver les motivations et les énergies nécessaires pour œuvrer au service du vrai bien de l’homme. Si la sensibilité personnelle et sociale à l’accueil d’une nouvelle vie se perd, alors d’autres formes d’accueil utiles à la vie sociale se dessèchent. L’accueil de la vie trempe les énergies morales et nous rend capables de nous aider mutuellement. En cultivant l’ouverture à la vie, les peuples riches peuvent mieux percevoir les besoins de ceux qui sont pauvres, éviter d’employer d’importantes ressources économiques et intellectuelles pour satisfaire les désirs égoïstes de leurs citoyens et promouvoir, en revanche, des actions bénéfiques en vue d’une production moralement saine et solidaire, dans le respect du droit fondamental de tout peuple et de toute personne à la vie ».

Nous avons encore là un exemple du raisonnement sur les trois unifications : ce n’est qu’en défendant le stade le plus pauvre de la personne, l’embryon, qu’on saura défendre toute l’humanité, spécialement les peuples les plus pauvres.

5) Le Don :

La partie de l’encyclique la plus médiatisée porte sur le don. Benoît XVI écrit ceci :

« L’amour dans la vérité place l’homme devant l’étonnante expérience du don. La gratuité est présente dans sa vie sous de multiples formes qui souvent ne sont pas reconnues en raison d’une vision de l’existence purement productiviste et utilitariste. L’être humain est fait pour le don; c’est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance. Le don par sa nature surpasse le mérite, sa règle est la surabondance. Il nous précède dans notre âme elle-même comme le signe de la présence de Dieu en nous et de son attente à notre égard. La vérité qui, à l’égal de la charité, est un don, est plus grande que nous, comme l’enseigne saint Augustin. Parce qu’elle est un don que tous reçoivent, la charité dans la vérité est une force qui constitue la communauté, unifie les hommes de telle manière qu’il n’y ait plus de barrières ni de limites. La logique du don n’exclut pas la justice et elle ne se juxtapose pas à elle dans un second temps et de l’extérieur. Si le développement économique, social et politique veut être authentiquement humain, il doit prendre en considération le principe de gratuité comme expression de fraternité ».

Le principe philosophique sous-jacent est primordial : l’homme s’épuise si il s’enferme dans une logique de réciprocité qui n’accepte que l’échange proportionné, l’achat, le salaire, le prêt, etc. L’homme est appelé à un davantage qui ne se vit que dans le don. L’échange proportionnel sur le modèle de l’achat ou du salaire enferme l’homme dans une évaluation de sa vie. Ma vie vaut tant. Laissée à elle-même, cette logique tue, elle tue en particulier ceux dont la vie ne peut être productive, au premier rang desquels l’embryon handicapé. Il existe déjà une réelle gratuité dans nos marchés économiques : le mécénat, les dons aux ONG, le bénévolat, sont déjà des facteurs économiques non négligeables. Telle ONG qui peut citer des millions de donateurs possède ipso facto un poids considérable à l’ONU. Le pape souhaite que les politiques économiques prennent davantage conscience et développent plus activement cet aspect.

IV. Conclusion :

Cette encyclique innove peu. Elle résume, synthétise et actualise la doctrine sociale. Elle le fait autour d’un appel à reconnaître, promouvoir, manifester, la dignité de tous les hommes dans l’unique humanité. La promouvoir dans sa vérité connue et enseignée par la philosophie et la théologie, non par des conventions et des techniques. Sa dignité concrètement aimée dans un ordre de justice. Elle proclame ainsi une très grande confiance en l’homme, animal rationnel capable de surmonter les défis, et dont les inventions -progrès, marché, mondialisation- sont des chances avant d’être des problèmes. Elle nous invite ainsi nous-mêmes à un regard confiant en l’avenir, en l’homme, en la raison. Pour que notre comportement social soit un comportement de vie et d’amour, ouvert à tous et donnant une place à chacun. Pour que chacun assume là où il est sa propre responsabilité dans l’ordre social. Tout cela n’est possible qu’en se souvenant que la dignité de l’homme est une grâce que Dieu lui a miséricordieusement accordée par la création et la rédemption, ce dès sa conception.



[1] Jn 14,6.

[2] Jn 8, 44.

[3] I Jn 4, 8.

[4] On peut renvoyer au texte de la partie morale du catéchisme des évêques d’Allemagne pour avoir un point pastoralement très fin de cette question.

[5] École de Formation Apostolique du Monde Ouvrier.

[6] Jn 8.

[7] http://www.la-croix.com/documents/doc.jsp?docId=2401602&rubId=47603.

30.10.2009

INVITATION

 Messe de 400ème anniversaire de l’Hôpital Saint Louis

 

Dans le cadre de l’anniversaire des 400 ans de l’Hôpital Saint Louis, l'aumônerie de l’hôpital s’apprête à fêter le 400ème anniversaire de la première messe célébrée à la chapelle.  

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Vous êtes cordialement invité[e] à assister à cette commémoration qui se déroulera le mardi 18 mai 2010 en deux étapes :

 

9h30-12h30 

 

Salle de Malte

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Table ronde

 

La précarité à l'Assistance publique

 

Exposés de divers acteurs

  de l'hôpital dont l'Aumônier

 

   15h00

 

 

 

 

Chapelle de l'hôpital

 

Messe solennelle

 

présidée par Son éminence le Cardinal André Vingt-Trois

 

Suivie d'un vin d'honneur

sur le parvis

 

 

Prêtres et diacres : Etole blanche

 

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 Entrée : 12 Rue de la Grange-Aux-Belles 75010

Métro : Jacques Bonsergent ou Colonel Fabien   

 

aumonerie-st-louis@hotmail.fr

Bureau aumônerie: 0142499223

Père Matthieu VILLEMOT : 0678072355                          Mme Catherine de PREVILLE : 0674551109

 

 

 

06.10.2009

Toute Vie vaut la Peine

Père VILLEMOT Matthieu                                                                                   

Aumônier de l’Hôpital St Louis                                                                                                Pastorale de la Santé

154 bis rue st Maur,                                                                                                    

75011 Paris                                                                                                                                       Module éthique

01 43 38 82 85                                                                                                                                      2008

 

 

 

      

 

 

 

 

 


 

 

 


 

 

     Introduction générale :

1) Message central :

« Vos cheveux même sont tous comptés. Vous valez mieux qu’une multitude de passereaux »[1].

Toute vie vaut la peine. Toute vie possède une valeur à la fois infinie et inconditionnelle. Tel est le message éthique le plus urgent de l’évangile au monde d’aujourd’hui. Il a une particulière acuité pour nous qui, à l’hôpital, croisons la vie blessée. Pour transmettre ce message dans toute sa force, il nous faut d’abord l’entendre et le recevoir nous-mêmes. Demander la grâce de croire que les vies que nous rencontrons valent la peine quoiqu’il arrive, mais aussi demander la grâce de découvrir sans cesse davantage le prix de notre propre vie aux yeux de Jésus, mort et ressuscité pour chacun de nous.

2) Plan :

Je justifierai ce message en trois temps : Tout d’abord, je vais décrire une tendance lourde de l’idéologie contemporaine à n’accepter la vie que si elle remplit un certain nombre de conditions. Je décrirai ensuite non pas la médecine génétique (j’en suis incapable), mais l’idéologie qui se dessine derrière. Ensuite, je tâcherai de montrer qu’il est rationnellement absurde de n’accepter la valeur de la vie que sous certaines conditions. Le monde profane lui-même est conscient de cette contradiction et s’inquiète des conséquences de l’idéologie actuelle. Ce second moment est doublement décisif pour nous, qui travaillons en hôpital. Primo, nous ne rencontrons pas que des chrétiens. Si nous voulons annoncer à tous la valeur de la vie, nous devons le faire avec des arguments que tous peuvent recevoir. Secundo, déclarer que toute vie vaut la peine suppose de respecter l’itinéraire propre de chaque vie. Nous ne pouvons dire que tout homme a le même droit de vivre et n’écouter que les arguments catholiques en méprisant les arguments du monde. Ce serait briser d’une main ce que nous voulons construire de l’autre. Enfin, dans un troisième temps je montrerai comment ce message de valeur de la vie est l’un des éléments centraux de l’évangile, et j’essayerai de voir quelle attitude concrète il propose à l’apôtre en milieu hospitalier. A chaque étape du raisonnement, je prendrai comme exemple numéro un la question de l’avortement. Cette question est le point que je connais le moins mal. C’est aussi le débat matriciel en Europe occidentale d’un point de vue idéologique. Il apparaît constamment sous la plume des auteurs. C’était un sujet obsessionnel dans les écrits de Jean-Paul II qui y voyait l’une des questions symptomatiques de notre époque. Pour la première fois, la Loi démocratique n’a officiellement accepté la vie d’un homme que sous conditions. Réciproquement, je suis convaincu que seul celui qui sait voir dans l’embryon un homme, sans aucune restriction, a pleinement reconnu la valeur de la vie.

3) Précaution :

Je vais remuer des questions vitales qui peuvent réveiller en nous des combats douloureux. Nous risquons de le vivre comme une certaine violence. D’autant qu’en moi d’abord, ces convictions sont aigües. Je tiens à vous en déculpabiliser d’avance, ces réactions sont normales, je tiens aussi à vous donner le droit de ne pas supporter ça, et de vous en aller. Je ne pense pas que ma parole soit indispensable à quiconque, heureusement !


 

 

     Première Partie : La Vie sous Conditions :

I. Introduction :

1) Principe :

Avant de poser la valeur de la vie, il nous faut constater que celle-ci est aujourd’hui fortement remise en cause. C’est le « dommage collatéral » provoqué par les progrès du 20ème siècle. Ces immenses progrès dans tous les domaines nous ont ouvert des possibilités inouïes. Il n’est pas question de les repousser, et comme disait Charles de Gaulle de jouer les nostalgiques « de la marine à voile et des lampes à huile ». Mais ces possibilités sont devenues autant de devoirs. Je suis perpétuellement poussé à rester à la hauteur de ces possibilités. Au point que celui qui n’accomplit pas ces possibilités n’est pas sûr de mériter de vivre. Je ne vais citer que des faits vrais pour autant que je sois bien informé. Mais je les trie pour souligner la tendance que je dénonce ; du coup, ma description sera caricaturale. Je nuancerai dans un deuxième temps. L’idéologie n’a pas d’auteur[2]. On ne peut pas citer un individu ou un groupe déterminé comme responsable de ce que je vais décrire. Le contraire serait paranoïaque. Symétriquement, aucun d’entre nous n’est indemne de cette idéologie. L’idéologie est dans l’air. Elle passe par tous nos poumons. Il faut l’identifier, et installer des filtres. Spécialement, ce qui suit n’est en rien une critique du travail sublime des personnels soignants en général, de ceux de mon hôpital, l’hôpital saint Louis, en particulier. A plusieurs reprises je soulignerai la part de responsabilité des catholiques dans ce système. Nous ne combattrons pas cette idéologie sans attitude de pardon.

2) Plan :

Tout d’abord, je vais montrer que notre époque a corseté la vie sous une multitude de normes dans tous les domaines. L’application des normes est perpétuellement contrôlée par des experts. Tendanciellement, seul celui qui remplit ces normes a le droit de vivre. Puis, j’en viendrai à l’idéologie de la biotechnologie pour elle-même. Celle-ci ne définit plus l’être humain qu’en référence à un projet parental. A nouveau, seul celui qui remplit ce projet a pleinement le droit de vivre. Nous montrerons le rôle central de l’avortement dans cette idéologie.

II. Le Système des Normes :

1) Introduction :

a) Normes :

Commençons par un exemple. Voici une liste de tests trouvée sur auFeminin.com. Cette liste ne contient que les tests destinés à faciliter le recrutement, l’embauche. Le site contient de nombreux autres tests sur la santé, la vie de famille, etc. Deuxièmement, il ne s’agit pas d’un test qui se décline en une vingtaine de questions, il s’agit à chaque ligne de tests différents, comportant chacun environ 7 ou 8 questions ! Sur ce site, il est donc possible, de répondre à plusieurs milliers de questions. Je me suis servi de quelques unes de ces questions pour établir le test que vous avez fait tout à l’heure.

 

• Savez-vous imposer vos idées ?

• Etes-vous une femme organisée ?

• Calculez votre coefficient émotionnel

• Etes-vous influençable ?

• Grand test de la personnalité

• Etes-vous sûre de vous ?

• Avez vous confiance en vous ?

• Le stress et vous

• Quel est votre mode de communication ?

• Savez-vous vous organiser ?

• Savez-vous communiquer ?

 

 

 

• test intellectuelle ou ingénieuse

• Etes-vous imaginative ou intuitive ?

• Etes-vous sensitive, intuitive, sentimentale ou intellectuelle ?

• Etes-vous brillante ?

• Etes-vous ambitieuse ?

• Etes-vous une femme de tête ou une femme de cœur ?

• Êtes-vous introvertie ou extravertie?

• Qu’est ce qui vous motive ?

• Test : comment gérez-vous le stress ?

• Êtes-vous une femme organisée ?

• Savez-vous garder votre sang froid ?

• Test: êtes-vous une commerciale?

 

 

Tous les domaines de la vie sont donc testés, évalués en vue d’être corrigés selon une norme préétablie.

b) Définition :

 « Une norme, c’est un gabarit, un type permettant d’étalonner des objets qui seront déclarés conformes ou non à elle. Cette idée de la norme recoupe le champ des philosophies de l’utilité et de la convention. Le champ des normes s’est étendu au point que le concept couvre des règles de nature très différente. Il existe des normes techniques, des normes morales, des normes sociales, des normes religieuses, des normes juridiques. L’évaluation devient la seule norme de l’activité et l’on oublie que l’activité avait une autre fin que l’évaluation »[3].

On évalue pour évaluer. Cette affirmation d’Yves Michaud contient l’essence de ce que je veux prouver : correspondre aux normes n’est plus un avantage supplémentaire qu’on s’offre si on le juge utile, c’est un devoir absolu qui conditionne notre droit de vivre, voire notre droit à être classé comme « humain ».

2) Les nouvelles Normes :

a) Productivité :

Au temps où la France était une nation agricole, les gouvernements de la 3ème république se lamentaient de la baisse démographique de la France. L’agriculture traditionnelle n’a pas besoin de main d’œuvre surqualifiée mais de main d’œuvre nombreuse. Pour un ouvrier agricole, la question du rendement individuel ne se pose pas. Toute vie est bonne à embaucher sur un champ de blé. Du coup, l’avortement était interdit comme un comportement antipatriotique[4]. Aujourd’hui, la France vit principalement d’industries de grand luxe ou de très haute technologie, et de services de pointe. Ce sont des secteurs avec de faibles marges de bénéfice et une très haute qualification. La main d’œuvre chinoise ou coréenne est plus productive et moins chère, entraînant des délocalisations d’entreprises. Il s’ensuit une course effrénée à la productivité. L’individu insuffisamment rentable est perpétuellement menacé de chômage. Témoin ces scandales qui se sont produits chez un grand industriel français, où la direction conseillait aux salariés de ne pas prendre leurs congés maladie sous peine d’être considéré comme inutiles. On vit donc chez cet industriel de nombreux salariés venir au travail avec une béquille et un plâtre[5]

b) Démultiplication des Critères :

Le progrès des sciences et des techniques a démultiplié les critères de rendement. Il ne s’agit plus seulement de rapporter de l’argent, il faut le rapporter de la bonne manière : il faut être rapide mais aussi écologique, diététique, humanitaire, culturel, il faut lutter contre les discriminations. Les normes se croisent et se combinent. Depuis deux ans environ, les produits de beauté des pharmacies se vantent d’être en plus « bio ». Tout cela génère des contradictions. Une société trop dévouée au développement durable ne sera plus concurrentielle contre les entreprises du tiers-monde qui se moquent de polluer et de payer leurs ouvriers à coup de bottes. La contradiction est encore plus cinglante : Souvenons-nous de la « sainte colère » de Madame Royal dans son débat contre Monsieur Sarkozy à propos des handicapés. L’accueil de l’handicapé devient une norme de plus à remplir, qui pèse sur mes épaules. C’est doublement ironique : d’une part, cette mode n’a pas fait baisser l’IVG d’une seule unité, d’autre part, au lieu que l’accueil de l’handicapé soit un moyen de lui dire la valeur inconditionnelle de sa vie, elle devient une condition de plus que je dois remplir.

c) Loisirs :

Le même phénomène s’est glissé dans nos loisirs. Le Français de 1900, sauf l’infime élite de rentiers, n’a pas de loisirs au sens actuel. Le blé et les vaches lui laissent des plages de temps où il n’a rien d’utile à faire, mais il n’a pas les moyens d’utiliser ces plages. La terrasse du café, l’église, un peu de chasse, sont tout son horizon. Aujourd’hui, l’enrichissement de l’Occident, joint à l’explosion des transports, font que tous les Français, sauf les SDF, ont de multiples possibilités de loisirs. Ces possibilités sont concurrentielles, chaque vendeur de vacances doit me convaincre que j’ai besoin de ses services. Pour cela, il invente un nouveau critère des vacances parfaites. Nous devons avoir des loisirs pas chers, culturels, touristiques, écologiques, humanitaires, spirituels, familiaux, érotiques, diététiques et sportifs. Du coup, je culpabilise si je ne passe pas mes loisirs à faires des choses extraordinaires dans des endroits phénoménaux avec des gens formidables. Même là, nous ne pouvons plus profiter du simple plaisir d’être en vie. Ces normes se glissent entre nos draps ; les journaux dits « féminins » sont remplis de moyens d’améliorer notre vie sexuelle. Ils ne sont pas seulement présentés comme une chance, mais comme un devoir. Voici quelques titres attrapés sur les « Une » : « halte à la routine, boostez votre couple, devenez une bombe »… Un ami marié passait un jour avec moi devant un kiosque où plus de trente journaux avaient un titre sur l’amélioration de la vie intime, et il faisait ce commentaire : « si je devais vivre tout ça, ça deviendrait mon métier à plein temps ». Jean-Claude Guillebaud parlait de « tyrannie du plaisir »[6].

d) Jeune, mince, sexy :

Il faut faire une place à part aux normes sur l’apparence physique. Le marché de la beauté a explosé, y compris pour les hommes. C’est là que le matraquage est le plus constant. Des publicités de lingerie jusqu’aux publicités pour les armes[7], toute photographie montre des individus beaux, jeunes, minces, séduisants. Là aussi, il s’agit d’un devoir moral, comme l’écrit Yves Michaud :

« La beauté est devenue un impératif : sois beau, ou du moins, épargne-nous ta aideur »[8].

Ce devoir est mis en scène dans le film le Diable s’habille en Prada. On n’a plus le droit d’être vieux, ou du moins de s’avouer qu’on l’est. On n’a pas le droit de se désintéresser de son look ni d’être indifférent à sa propre séduction. Cet aspect-là de l’idéologie conduit à l’épidémie d’anorexie qu’on constate aujourd’hui chez les jeunes. La moindre publicité pour un carré de chocolat nous rappelle les dangers graves que nous courons en l’avalant ; mais les publicités pour maigrir ne parlent pas du risque d’anorexie. Pourtant, en France, on meurt d’anorexie. D’où vient cette idéologie-là ? On pensera à la sexualité mais c’est en partie une excuse. Le corps de l’anorexique est un corps privé de sexualité. L’idéologie de la beauté se retrouve même chez les « asexuels », les individus n’éprouvant jamais aucune attirance sexuelle de quelque sorte que ce soit. Sur leur site officiel[9], l’une d’entre  elles juge nécessaire de préciser : « une file d’attente se formerait si je désirais avoir un homme de cette manière-là ». Prétention étrange, car absolument inutile de son point de vue. C’est comme si je disais : « j’aurais fait un excellent chinois si j’étais né en Chine ». Cette norme de la beauté vient plutôt de l’allongement de la durée de vie et la fin, pour les occidentaux de souche, du travail manuel. Tant que l’espérance de vie était brève, le vieux était un survivant, il avait mérité son statut. Les poètes chantaient la vieillesse comme une laideur, mais vieillir était une réussite rare qui imposait le respect. Aujourd’hui où la moyenne d’âge française finira par dépasser quarante ans, vieillir est une banalité. L’Europe manque de jeunes. Du coup, se faire croire qu’on reste jeune devient une plus-value considérable. D’autre part, le travail manuel a disparu chez les occidentaux. En France, il n’y a plus guère que les immigrés clandestins qui accomplissent des travaux manuels comparables à ceux de mon arrière-grand-père dans la mine. Un ouvrier des mines de charbon n’a aucune chance d’avoir le corps de Léonardo Di Caprio, il n’a pas le temps de se poser la question, ni l’argent pour y travailler. Mais le jeune cadre qui designe des sites internet, si. Le corps a ainsi conquis une titanesque liberté par rapport à la contrainte physique. Nous profitons de cette liberté et nous l’exhibons fièrement ; le corps anorexique de la top-model est un corps qui étale sa propre richesse, sa propre liberté par rapport à la contrainte matérielle. Enfin, la femme du 19ème siècle avait en moyenne dans sa vie huit grossesses dont plusieurs fausses couches. Elle ne risquait pas de ressembler à Kate Moss. Le corps de la top-model est aussi un corps qui dénie la grossesse, un corps totalement maître de sa propre fécondité. Nous ne voulons plus subir notre corps, nous voulons en être absolument maîtres. Or, la vie est corporelle. Si nous n’acceptons de vivre que sous conditions, c’est parce que nous ne voulons plus que la vie soit subie, nous voulons qu’elle soit entièrement sous notre pouvoir.

e) La Communication :

Le plus récent de nos progrès est celui des communications. Ma grand-mère, lors de son mariage n’avait pas de téléphone. Aujourd’hui, presque tous, dans cette salle, nous avons un fixe, un portable, une adresse mail. Voire plusieurs ! Du coup, on communique pour communiquer. On communique n’importe quoi, avec n’importe qui, mais on communique. Le crime suprême, ce serait de choisir le silence. Comme nous y invitait récemment la nième publicité pour un forfait illimité, la tendance est forte à mesurer sa propre importance au nombre de contacts dans le répertoire de son GSM. Ce système a une conséquence fascinante : quelque soit votre comportement envers votre interlocuteur, on va vous demander d’assurer le maintien et le renforcement de la liaison avec lui. Dans un CPM, si vous demandez aux couples quoi faire devant tel ou tel problème, 80% des couples devant 80% des problèmes, répondent « il faut communiquer », passant sous silence qu’une procédure de divorce aussi est une immense communication ! On « plaque » avec une aisance déconcertante, mais « ex » est devenu un rôle social à part entière, mentionné comme tel dans les manuels de savoir-vivre[10].

f) Norme humanitaire :

L’humanitaire est à la mode, et devient lui aussi une norme. Je ne peux pas acheter un paquet de gâteaux sans participer au dernier projet de développement durable du Vanuatu[11]. Du coup, l’humanitaire devient lui aussi un devoir. En français, le mot solidarité évoque d’abord un état de fait, il a la même étymologie que solide. De facto, je suis relié à toute l’humanité par un lien solide. Selon la norme humanitaire, au contraire, ma solidarité avec les autres hommes n’est pas un fait, elle est purement du domaine du devoir. On me rabâche sans cesse que je dois faire quelque chose pour le Vanuatu, ce qui sous-entend que si je ne fais rien, le Vanuatu et moi n’avons aucun lien réel. C’est pourquoi deux candidats à la présidence de la république peuvent redoubler d’indignation devant le sort fait aux handicapés tout en restant favorables à l’avortement : seul le respect de la norme en vigueur dit avec qui je dois être en solidarité. L’humanité n’est plus un fait acquis, mais un projet, nous verrons plus tard le lien étroit avec l’avortement.

g) Le Bonheur, Norme ultime :

« Nous constituons probablement les premières société dans l’histoire à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux »[12].

Comme le dit Pascal Bruckner dans l’Euphorie perpétuelle, dans les sociétés de subsistance, le bonheur est une espérance religieuse, un miracle inattendu. Mais dans nos sociétés de surabondance le bonheur est lui aussi un devoir. Puisque j’ai tous les moyens possibles et imaginables, si je ne suis pas heureux, c’est que je n’ai pas su diriger ma vie. C’est la norme suprême qui synthétise et justifie toutes les autres : on vous impose toutes ces normes pour vous rendre heureux.

h) Normes catholiques :

Les catholiques se sont mis de la partie. Ma grand-mère n’avait pas idée que sa vie catholique puisse aller au-delà de la prière du soir et du matin, la messe des dimanches et des fêtes de prescription, et la charité en famille. Les loisirs, l’allongement de l’espérance de vie, l’élévation du niveau de vie et d’études, ont créé d’immenses possibilités dans ce domaine : vous faites tous de l’apostolat en paroisse, vous avez tous lu la dernière encyclique de Benoît XVI, vous êtes abonnés à Magnificat, vous suivez des cours au Collège des Bernardins, vous avez suivi des retraites sur la prière personnelle, etc. Nos rendements s’instillent dans nos bénitiers : est-ce que je prie bien, est-ce que j’ai bien compris la Bible, est-ce que ma paroisse est moderne, est-ce qu’on a bien appliqué les dernières directives du diocèse, est-ce que nous sommes suffisamment conscients de l’amour de Dieu ? Dans le domaine du bonheur aussi, les catholiques se sont mis de la partie. J’ai vu fleurir dans les aumôneries de jeunes une affichette « Avec Jésus, je vis à 100 à l’heure ». Que vais-je dire au dépressif chronique, à l’handicapé moteur, à la mère qui vient de perdre son enfant ? Qu’ils ne sont pas  avec Jésus, puisqu’ils ne vivent plus à 100 à l’heure ? Au jardin des Oliviers, Jésus était-il zen ? Nous nous sommes même occupés de vie intime, comme le prouve ce titre d’un ouvrage catholique : « Ne gâchez pas votre plaisir, il est sacré. La liturgie de l’orgasme »[13]. Ce qui revient à nous mêler de ce qui ne nous regarde pas !

3) Le Contrôle :

Il faut vérifier que j’ai rempli les normes. La démultiplication des normes s’est accompagnée du développement de ce que Michel Foucault et Gilles Deleuze appelaient la société de contrôle[14]. La société de contrôle se donne comme idéal de tout savoir sur vous à tout instant, et qui déploie autour de vous les moyens techniques et idéologiques pour cela. Citons un symptôme : le bracelet de surveillance. Ce système est de plus en plus proposé comme alternative à la prison. Le bracelet permet de localiser exactement l’individu à tout instant. Il dispense de l’enfermement. Le détenu est obligé de téléphoner à ses gardiens à heure fixe et d’un appareil précis. La prison devient une zone sur une carte au-delà de laquelle votre bracelet alerte les policiers. La même logique est appliquée partout. Dans la journée, un londonien est filmé environ 500 fois par diverses caméras. Chaque utilisation de sa carte bancaire est enregistrée[15]. Dans le métro, vos voisins portent des GSM avec caméra intégrée qui vous filme[16] et des MP3 avec micro qui vous enregistrent. Nous réclamons toujours plus de caméras et plébiscitons les reality show du genre « Loft Story ». Il n’existe pas de Big Brother qui vous voit et sait tout, nous sommes tous autant de little brothers les uns pour les autres, contrôleur et contrôlé à tour de rôle. Le contrôle devient d’ailleurs de plus en plus un auto-contrôle avec des tests sur soi-même.

4) Experts :

Le troisième pilier de ce trépied s’appelle l’expert. C’est lui qui connaît les normes, c’est à lui qu’arrivent les résultats du contrôle. C’est lui qui vous informe de ces résultats et de votre remplissement ou non de ces normes. L’expert est sensé tout savoir et être infaillible. Il joue un rôle clef dans les enquêtes judicaires, les gouvernements l’écoutent avant de décider d’une réforme fiscale ou d’une guerre. L’expert est devenu indispensable. Nous sommes entourés d’experts : diététicien, esthéticien, conseiller bancaire, notaire, avocat, conseiller conjugal, médecin généraliste, médecins spécialistes, psychologue, sexologue, etc. Exemple du caractère indispensable de l’expert, ce titre vu à la « Une » d’un magazine féminin : « Les mots d’amour de nos hommes, comment les décoder ». Ce titre implique trois présupposés : Primo, le contrôle est positivement indispensable pour que ça se passe bien ; votre couple ne marchera pas si l’expert ne vient pas entre vous expliquer ce qui s’y passe. Secundo, bien que le journaliste ne vous ait jamais rencontré, ni votre partenaire, il sait déjà ce que votre partenaire pense de vous. Tertio, l’expert sait déjà que vous n’y comprenez rien ! L’expert vous connaît mieux que vous-même. Là aussi les catholiques en rajoutent ; outre que nous proposons des psychologues et des conseillers conjugaux estampillés « catholiques », il est de bon ton d’avoir un père spirituel et de s’en remettre à lui pour vérifier sa prière, et d’appartenir à deux ou trois groupes où chacun sert d’experts aux autres. Après tout, vous êtes venus ici écouter un prêtre que vous croyez expert de la question éthique.

De même que nous pratiquons l’autocontrôle, nous devenons des petits experts sur nous-mêmes. Nos magazines nous offrent de multiples tests pour nous évaluer nous-mêmes, nous sommes tous abonnés à des revues de santé ou de psychologie, le journal Psychologie magazine, de bonne tenue d’ailleurs, est le second journal féminin le plus vendu de France[17]. Enfin, au moindre problème, nous tapons sur Internet et allons lire au moins l’article de Wikipédia.

III. La Révolution génétique :

1) Introduction :

La femme moderne, pour la première fois de l’humanité, a le choix d’être enceinte ou pas. C’est une des révolutions anthropologiques les plus profondes qui soient, et nous sommes loin d’en avoir pesé toutes les conséquences, des plus sublimes aux plus tragiques. Cette révolution médicale s’accompagne aujourd’hui de l’idéologie du projet parental. Je suis un être humain si je remplis le désir que mes géniteurs ont sur moi. En outre, nos possibilités d’action biotechnologique étant en train d’exploser, nous fantasmons de pouvoir nous recréer comme des surhommes.

2) Contrôle de la Grossesse :

a) Maîtrise de Fécondité :

Jusqu’en 1900, la mortalité en couches était une fatalité. Du coup, l’enfant qui avait survécu avait une valeur en soi évidente. D’une part, il avait couté cher, y compris trop souvent la vie se sa propre mère. D’autre part, il était un survivant parmi une foule de victimes et ipso facto méritait de vivre. En France aujourd’hui, la mortalité infantile est résiduelle. Dieu en soit béni ! Jusqu’en 1960, l’être humain, et très particulièrement la femme, n’a pas le choix des grossesses. Elle les subit. L’idée de désirer ou non l’enfant, est marquée par une certaine abstraction. Aujourd’hui, toute Française a la possibilité de réguler ses grossesses. Toute femme est surinformée dès l’adolescence sur les possibilités de régulation, du coup, même celles qui par conviction religieuse ou écologique choisissent de totalement « laisser faire la nature », le font par choix délibéré, ce qui est encore une maîtrise. Enfin, tout au long de la grossesse, la mère est surinformée sur le plus infime risque d’incident. La batterie d’experts lui prodigue ses conseils. Conséquemment, chaque femme est en position de se demander « à quoi bon un enfant, pour en faire quoi » ? 

b) Projet parental :

C’est l’origine du concept de « projet parental ». L’enfant est le résultat d’un acte libre du couple parental. Cet acte ayant été défini dans l’univers des normes, il les reproduit et les impose à l’enfant pas encore né. En conséquence, valoir comme homme suppose de remplir ce projet.  Le droit français tend à considérer comme enfant seulement celui qui a été porté par un « projet parental », celui qui a été désiré, et désiré dans cette situation-ci. Le concept a été validé par divers avis du CCNE[18]. Si le couple s’est brisé entre la conception et la naissance, si donc le projet parental n’existe plus, c’est un cas légitime d’avortement :

« Dans le cas où le projet du couple est entre-temps abandonné, la seule solution est la destruction des embryons »[19].  

Nous avons ici un cas où un texte étatique affirme en toutes lettres la nécessité de supprimer une vie qui ne remplit pas les normes. Robert Solomon fait du projet parental un élément de la définition même de l’être humain :

« La valeur intrinsèque de la vie humaine est elle-même une convention sociale. (…) La valeur d’un fœtus est la valeur qu’il a en en fonction des gens en relation avec lui, et qui seront en relation avec lui après sa naissance »[20].

Ainsi, le fœtus est un homme ou un intrus selon qu’il est désiré ou pas. S’y ajoute la pression médicale et familiale si l’enfant présente non seulement un handicap avéré, mais un risque de handicap… Ici, le projet parental se prend pour un projet divin, capable de créer un homme à son image.

c) Particularité du Débat sur l’Avortement :

L’avortement a toujours existé. Les chrétiens l’avaient certes condamné, mais il n’a pas cessé. Non seulement il a continué, mais Luc Boltansky, dans son ouvrage sur l’avortement nous rappelle qu’il y a eu des discours typiquement chrétiens pour excuser l’avortement[21]. Ce qui est nouveau, c’est le caractère légal et défini de la chose. L’avortement est revendiqué non seulement comme un droit de la mère, mais comme une miséricorde (on emploie ce terme chrétien) envers l’enfant. Il est barbare de laisser naître un enfant dont on sait que la vie sera trop dure. La garantie d’une vie heureuse est un droit de l’enfant à naître et on viole ce droit en laissant naître un enfant malheureux[22] ! J’ai longtemps cru qu’il suffisait de prouver que l’embryon est une personne humaine pour prouver que l’avortement est interdit ; ce fut la stratégie de Jean-Paul II. C’est aujourd’hui un débat en partie dépassé. C’est bien le malheur de l’enfant à naître qui est le plus souvent mis en avant dans les textes. L’avortement a servi d’argument pour l’euthanasie : puisqu’on accepte d’avorter l’embryon handicapé par miséricorde envers lui, on doit aussi accepter de donner une « bonne mort » au malade qui souffre trop. Or, je ne connais personne qui nie l’humanité du malade ou de l’agonisant. L’affirmation de l’humanité ne suffit plus, il s’agit bien aujourd’hui d’un droit de vivre sous condition.

3) Biotechnologie :

a) Réaliser ses Rêves d’Enfant :

Ici, nous sommes plus dans le domaine de la science-fiction que de la réalité. Les résultats expérimentaux existent, mais ils sont balbutiants et incertains. Les utopies, elles, sont radicales. En tant qu’utopies, elles agissent déjà sur nous, nous faisant miroiter des rêves fous et nous juger nous-mêmes à l’aune de ces rêves. Néanmoins, il faut signaler que des auteurs à la mode, au premier rang desquels Michel Onfray, prônent ce que je viens de dire, et que le très grand Jürgen Habermas a jugé utile de publier un ouvrage complet sur ces risques[23]. C’est en tant qu’utopie que je vais étudier ces phénomènes. Tout enfant rêve d’être Superman ou Barbie, d’avoir des yeux qui voient la nuit ou une taille de guêpe. En tant que rêve d’enfant, c’est indispensable. L’enfant qui ne se rêverait pas du tout en héros construirait mal sa personnalité d’adulte. Mais les progrès biotechnologiques font que le rêve d’enfant devient l’ambition de l’adulte. De plus en plus chaque jour, l’humanité devient capable de se transformer en profondeur. Plusieurs pistes de travail existent : il y a les prothèses de plus en plus perfectionnées et intégrées, il y a les greffes, et finalement il risque d’y avoir l’action directe sur le génome humain.

b) Cyborgs :

Concernant les prothèses, le dessin animé japonais Ghost in the Shell, Stand alone Complex[24] est fascinant. L’histoire repose sur des héros largement dotés de prothèses cybernétiques, au point que l’héroïne n’a plus rien d’humain que son « Ghost »[25]. La quasi-totalité des humains, sauf les SDF trop pauvres, ont des implants cérébraux leur permettant de connecter leurs cerveaux en réseau pour, par exemple, voir par les yeux du voisin. Les corps cybernétiques sont beaucoup plus performants et résistants que les corps « bio », permettant de boire à volonté sans jamais être ivre. Des allusions suggèrent que cela est vrai aussi dans l’intimité. Lorsque le corps cybernétique est abîmé, le Ghost est transféré dans un nouveau corps. Les gens trop pauvres pour se cybernétiser jalousent ceux qui le sont largement. Dans l’un des épisodes, un humain s’est lui-même transformé en « Ghost » dans une boîte cubique à roulettes avec une caméra au bout d’une tige, et se fait accompagner d’un secrétaire robot parfaitement androïde. L’humanité n’a donc aucun lien d’essence avec l’anatomie. Notre époque ne sait plus si nous sommes des hommes ou des automates, ou s’il ne vaudrait pas mieux devenir des automates.

c) Interventions In Utero :

Tout cela pourrait avoir lieu avant la naissance. Le prix Nobel Walter Gilbert affirme que s’il possédait un ordinateur assez puissant, il pourrait, à partir d’une molécule d’ADN, dessiner l’adulte qui en résultera. Le journal Science prophétise que l’on découvrira le gène de l’alcoolisme, de la violence, de la drogue, et qu’une intervention biogénétique ad hoc supprimera ces fléaux[26]. Un choix a priori des gamètes permettrait déjà d’obtenir des embryons très supérieurs à la moyenne. Les embryons irréformables seraient éliminés et les autres modifiés génétiquement pour maximaliser d’avance leurs performances et leur santé. Pour obtenir les meilleurs résultats dans ces domaines, les embryons seront développés dans des utérus artificiels hors du corps de la mère, ce qui permettra à celle-ci d’être débarrassée des affres de la grossesse et de rester jeune, mince et séduisante. En cas de pépin, l’individu sera réparé en prélevant le nécessaire sur un clone conservé à cette fin. Un certain nombre d’auteurs parlent d’une situation post-humaine, de disparition de l’espèce humaine en tant que telle, remplacée par « autre chose ». De fait,  la Grande-Bretagne a pour la première fois autorisé la production de « chimères », des cellules obtenues par croisement artificiel entre une cellule humaine et une cellule animale[27]. L’univers de ces rêves est magnifiquement mis en scène dans le film de Dany de Vito, Bienvenue à Gatacca. Des surdoués conçus par eugénisme vivent en univers clos séparé des « invalides », les gens qui ne remplissent pas la norme. C’est un univers glacé, où la mort laisse indifférent, où une femme, avant d’accepter de coucher avec un homme, lui confie un cheveu pour un test ADN[28], et où finalement un champion handicapé par un accident n’a pas d’autre issue que le suicide. Ces hommes soi-disant parfaits n’ont plus d’autre occupation que de se tenir constamment à la hauteur de leur propre perfection, ils sont esclaves du surhomme qu’ils sont tenus de devenir. Michel Henry a magistralement dépeint cet univers, et en a tiré des conclusions cinglantes :

« Les hommes traités mathématiquement, informatiquement, statistiquement, comptés comme des bestiaux et comptant pour beaucoup moins qu’eux »[29].

4) Conséquence ultime :

A terme, cette logique mène droit à la mort. La norme est une image extérieure ; c’est la photo de la top-model sur la publicité de produit amincissant. Je suis sommé de me conformer à cette photo. Je m’en donne moi-même le devoir puisqu’in fine, je m’auto-contrôle et me transforme en mon propre expert ; et si je ne remplis pas cette norme, ma vie ne vaut plus rien. Or, la norme est par principe impossible à remplir. Je suis incapable de devenir cette photographie. Premièrement, elle est truquée. Le corps de la top-model est retravaillé par chirurgie esthétique et cosmétiques, la photo est retravaillée sur ordinateur. Deuxièmement, les normes sont les mêmes pour tous. La norme est une image idéale de ce que je devrais être, conçue sans moi, avant moi, et à laquelle je vais devoir me plier au détriment de mon idiosyncrasie. Jeune ou vieux, croyant ou pas, blancs ou noirs, nous sommes tous soumis aux mêmes normes. La société s’en vantera comme d’une preuve d’égalité. C’est plutôt une gigantesque standardisation qui nie ma spécificité personnelle. La norme est aussi une réalité figée, qui va s’imposer à ma vie, laquelle pourtant est mouvement. La vie brise toutes les normes, car elle est continuelle auto-adaptation, refonte de soi. La vie est « un désir qui me submerge, qui nous lamine, qui recommence indéfiniment »[30]. Ainsi, toute véritable mère sait que son enfant décevra nécessairement les projets qu’elle avait sur lui. Il ne sera ni pire ni meilleur, mais autre. À soumettre la vie à des normes, c’est la vie qui perd à tous les coups. Cela est vrai de la vie de l’individu, mais aussi de l’humanité toute entière. En 2006, Yves Paccalet, collègue de Cousteau, philosophe normalien, publie chez Arthaud l’Humanité disparaîtra, bon Débarras. C’est toute l’humanité qui se voit sommée de remplir des normes de plus en plus dures. Puisqu’elle en est incapable, on en vient à souhaiter sa disparition. Ici, pour des motifs écologiques : l’humanité fait vraiment trop de mal à la planète. Mais n’importe laquelle des normes pourrait aboutir à la même conclusion. La boucle est bouclée.

IV. L’Hôpital :

1) Echec :

Qu’en est-il de cette société de normes à l’hôpital ? Pour le malade, sauf cas particulier comme la chirurgie esthétique ou un accouchement, le simple fait d’être à l’hôpital est un échec face aux normes. Il est malade, il a donc échoué à être en pleine santé. Il ne travaille plus, il n’est plus avec sa famille. L’hospitalisé, par définition, a du mal à être heureux. C’est la norme la plus impossible à remplir pour lui. A la maladie va donc s’ajouter la culpabilisation, un sentiment d’inutilité. Se pose la question : à quoi bon vivre ? En dix-huit mois, j’ai été confronté quatre fois à une demande d’euthanasie. Je tiens à ajouter immédiatement que l’hôpital fut au moins aussi déterminé que moi à répondre « non ».

2) Normes propres :

Or, l’hôpital va ajouter ses propres normes. Le contrôle est là. Il y a la multiplication folle des examens, autant en genre qu’en nombre. Une responsable d’aumônerie, ancienne infirmière cadre, expliquait que les hôpitaux avaient le réflexe de refaire tous les examens à l’hospitalisation, n’ayant pas confiance en ceux effectués dehors. Les examens sont donc tous doublés. Il est de plus en plus facile de porter à la maison ou au poignet des puces électroniques qui renseignent votre médecin en live sur votre pouls, votre pression artérielle, votre température, et votre activité cérébrale. A st Louis, chaque patient est porteur d’un bracelet avec un code barre renvoyant à un dossier informatisé exhaustif. L’hôpital fournit à chaque patient, jusqu’au pied de son lit, toutes la batterie d’experts : les médecins, bien sûr, mais aussi les psychologues, les assistantes sociales, les diététiciennes, les esthéticiennes, les kinésithérapeutes, les conseillers bancaires, les bénévoles des associations combattant la maladie dont il souffre et bien sûr les aumôniers de trois cultes différents. Il y a une norme cachée mais omniprésente dans les hôpitaux publics : l’argent. L’hôpital coute cher ; il coûte cher à la collectivité, qui sait bien qu’elle va vers la faillite si elle ne met pas un frein. Il coûte cher au patient. Au-delà de tout ce qui est pris en charge, il ya  les innombrables à coté : téléphone, télévision, achat de mille et un petits accessoires, prix du transport pour la famille qui vient vous visiter, manques à gagner dus au fait que vous ne travaillez pas pendant ce temps, etc. Mourir est tellement plus rentable !

L’hôpital est lui-même contrôlé. J’y insiste car il serait injuste de faire porter à l’hôpital tout le poids de l’univers des normes. L’état ne cesse d’envoyer ses propres experts vérifier tout et n’importe quoi dans les hôpitaux. L’aumônerie doit établir un rapport d’activité extrêmement précis, et chiffré. Dans la fonction publique, les soignants sont perpétuellement notés et soumis à concours. Les patients font peser sur les soignants des normes de plus en plus rudes. L’hôpital est tenu de me guérir, totalement, vite, et sans dommages collatéraux ; sans quoi, je lui fais un procès. Ma grand-mère est morte à 98 ans de la 5ème crise du même type. Les infirmières l’avaient sauvé de justesse lors des quatre premières crises parce qu’elles étaient intervenues à temps et avaient fait les bons gestes. Il ya eu des membres de ma famille pour envisager de protester que les infirmières ne l’aient pas sauvé la cinquième fois aussi… Elle serait simplement morte la sixième fois, deux ou trois jours plus tard ! Heureusement, le bon sens a prévalu et personne n’a porté plainte, mais qu’arriverait-il aujourd’hui ?

Il y a toutefois une exception qui m’a frappé au bout de trois jours à l’hôpital saint Louis : la norme « jeune, mince sexy » est totalement mise entre parenthèse à l’entrée des services. Ni  les soignants, ni les patients, durant leur présence à l’hôpital, ne s’inquiètent de cet aspect des choses. La tenue, l’appareillage technologique autour du lit du malade, l’ombre de la mort qui rôde, tout cela crée une ambiance désexualisée spectaculaire qui fait de l’hôpital un des rares endroits d’Europe où on a le droit d’avoir laid vieux, fatigué, démoralisé, et  « unsexy »sans que cent experts vous le reprochent.

3) Normes catholiques :

Il existe des normes spécifiquement chrétiennes en hôpital : nous voudrions que les gens soufrent et meurent saintement, et nous croyons savoir ce que cela veut dire. J’ai vu une patiente obliger physiquement son mari à faire son signe de croix alors que celui-ci avait explicitement refusé de prier avec moi. J’ai vu des catholiques expliquer à un prêtre que la manière dont il vivait sa maladie était indigne de son état sacerdotal. Or, on meurt comme on peut, jamais comme on aurait voulu. Henri de Lubac, qui souffrait atrocement d’un éclat d’obus dans la tête ; écrivait : « Quand vraiment on souffre, on  souffre toujours mal »[31]. Laissons au malade le droit d’être un pauvre.

4) Notre Mission :

L’hôpital est ainsi un des lieux où le contrôle atteint son maximum. Il est donc particulièrement urgent de se demander si nous-mêmes, visiteurs de malades, travaillant avec les soignants, nous apporterons dans l’hôpital de nouvelles normes ou un peu d’air frais. Il nous faut demander la grâce de ne pas alourdir le fardeau quand nous entrons dans une chambre de malade, ou quand nous discutons avec un soignant, mais à l’alléger autant que Dieu nous le permettra. Jésus l’a violemment reproché aux pharisiens :

« Les pharisiens lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes refusent de les remuer du doigt »[32].

Lui, par contre, a pris nos fardeaux sur lui en acceptant la croix ; puissions-nous faire de même ! Ce sera l’enjeu de nos deux prochaines rencontres.

V. Conclusion :

En 150 ans, le progrès a rendu facile ce qui avant était impossible. Ce que l’on n’osait pas espérer est à portée de main. Nos sociétés vivent, économiquement parlant, de vendre du bonheur. L’humanité a alors développé l’ambition prométhéenne de se reconfigurer soi-même partout, tout le temps, par un autocontrôle permanent et infaillible. Du coup, toutes ces possibilités sont devenues des devoirs, et ce qui devait nous libérer nous écrase, ce qui devait nous faire vivre menace de nous tuer. Même si j’ai gravement caricaturé, la tendance que j’ai décrite est dans l’atmosphère autour de nous. Nous la respirons. Nous en souffrons, mais nous la colportons aussi. A la fin des fins, l’homme parfait défini par l’univers des normes est un individu dans lequel absolument tout est régulé, justifié, instrumentalisé non par un dieu qui suivrait son dessein créateur, mais par des choix posés de part en part du sein de la communauté humaine. Il n’a plus rien de gratuit. Si un individu appliquait parfaitement toutes les normes, il aurait les moyens de justifier l’utilité, les bienfaits, la nécessité, du moindre détail de sa vie, y compris sa tache à l’iris droit[33]. L’homme se recrée lui-même selon ses goûts ; ce qui est chassé, ici, c’est la gratuité. Et l’humanité ne sait plus si elle a le droit d’exister. A nous de le lui rappeler !


 

 

 

Deuxième Partie : La Vie, Fondement de la Valeur

 

I.  Introduction :

 « Une vie ne vaut rien, rien ne vaut une vie »[34].

Dans cette seconde partie, je vais d’abord mettre en avant les résistances qui existent contre les tendances décrites la semaine dernière. Je ne citerai que les résistances du monde profane. Les résistances catholiques sont bien connues, et elles nous sont moins utiles ici. Mon objectif est de nous inviter à une grande attention et écoute à la manière dont nos contemporains eux-mêmes veulent défendre la vie, avant de les condamner sans jugement. Puis, je vais tâcher de défendre philosophiquement la valeur de la vie, sans déployer d’arguments catholiques. Je me servirai d’auteurs du 20ème siècle : André Malraux, Antoine de Saint-Exupéry, Luc Boltansky, Jean-Paul Sartre et Michel Henry. Ils nous aideront à voir que la Vie vaut toujours plus que ce qu’elle produit, que l’individu est toujours plus grand que son acte, ils nous expliqueront aussi pourquoi nous nous laissons tant fasciner par nos propres performances au point d’en faire des devoirs. Il est indispensable de passer par une réflexion profane ; au nom même de Jésus, nous ne pouvons dire que seule la vie croyante aurait une valeur, nous ne pouvons tolérer que seule la foi donne valeur à la vie. Quand Jésus est mort, seule sa mère croyait encore. C’est pourtant pour tous qu’il est mort.

II. Les Hésitations du Monde profane :

1) Changement d’Ambiance :

Dans les années 80, lors de  mes premières rencontres concrètes avec la question de l’IVG, j’ai entendu beaucoup de gens la comparer devant moi à une simple appendicite. A part peut-être chez Michel Onfray, ce discours a totalement disparu en France. L’avortement est universellement présenté comme un choix douloureux. Même ses défenseurs se plaignent que cette douleur ne soit pas assez prise en compte. Je vais spécialement utiliser deux articles : d’une part, l’article « Avorter et après ? » de Marie Aline, paru dans le numéro de DS de novembre 2007, p. 61 sq., et d’autre part l’interview de Roger Bessis par Marie-Françoise Colombani dans le numéro de Elle du 23/04/2007, p. 197-198. J’ai choisi deux articles récents, dans des journaux de très grand public, des journaux qu’on lit chez son dentiste, et qui ne sont franchement pas tentés par le retour à l’ordre moral. Elle a été l’un des moteurs du féminisme dans les années 60/80.

2) Chiffres :

Résumons d’abord le contexte social : De 1990 à nos jours, le nombre total d’IVG en France est resté stable, aux alentours de 210 000 par an. Mais le nombre d’IVG accomplies par des femmes de moins de 20 ans n’a cessé d’augmenter, passant de 22 807 en 1990 à 28 925 en 2004, soit une hausse de presque 30% en 15 ans. Je n’ai pas le temps ici d’en étudier les causes. Loin de trouver ce fait banal, voire positif, l’opinion publique s’en émeut et y voit un échec de notre politique de santé. Enfin, il faut se souvenir qu’environ une femme française adulte sur deux est passée par là[35].

3) L’Article de DS :

Cet article est là pour que les lectrices s’avouent la difficulté qu’elles vivent après leur avortement. C’est déjà immense de dire que l’IVG, de manière habituelle, entraîne des difficultés. La rédaction du journal reconnaît que l’idéal serait de prévenir les IVG. A propos de l’augmentation des IVG, le journal DS écrit : De la part de l’état, « soulever ce problème serait comme reconnaître une politique préventive nulle ». Le même journal se plaint, avec raison, que les femmes qui sont passées par là ont bien du mal à trouver un lieu où parler de leurs souffrances et de ce qu’a représenté cette décision. Marie Aline écrit :

« Si l’avortement reste un phénomène de la vie comme un autre (une grossesse, la mort d’un proche), il est tellement coincé entre la dramatisation chrétienne et la banalisation soixante-huitarde qu’il en devient exceptionnel et tabou ».

Cette phrase mérite d’être étudiée de près ; le catholique va commencer par s’énerver d’être rangé au même rayon que le soixante-huitard. Soit, mais on peut aussi entendre cette phrase dans l’autre sens : la banalisation soixante-huitarde de l’avortement est elle aussi classée comme un intégrisme qui fait souffrir les femmes. De même, le catholique sera énervé qu’on fasse de l’avortement un « phénomène de la vie comme un autre ». Mais cette déclaration appelle deux remarques : primo, les autres phénomènes de la vie qui sont cités n’ont rien de banal. La journaliste n’a pas dit : « avoir la grippe, rencontrer un beau type ». Elle a dit : « une grossesse, la mort d’un proche », c’est-à-dire deux événements rares, et profondément bouleversants. L’IVG est classée elle-même comme rare et bouleversante. En outre, la journaliste parle de grossesse et de mort d’un proche. Or, IVG = Grossesse + mort d’un proche… Cette journaliste est en train d’avouer le caractère paradoxal et unique de l’IVG. Enfin, il faut entendre cette accusation : bien sûr, je préférerais crever que nier que l’embryon est une personne humaine qui a le droit inconditionnel de vivre. Mais Jésus, durant toute sa vie, s’est complu à s’entourer de femmes souffrantes et à leur rendre leur dignité. Nous, catholiques, savons-nous tendre la main aux femmes qui sont passées par là ? Savons-nous leur donner une place où elles puissent dire comment et pourquoi elles ont cru qu’un tel geste serait une vraie solution ? Oserons-nous reconnaître que nous n’avons pas su leur fournir l’aide qu’elles demandaient ? Ou bien, à leur souffrance, n’ajouterons-nous rien d’autre que nos jugements ? Je tiens ici à saluer le travail courageux de plusieurs associations dédiées à cette tâche urgente.

4) L’Interview de Roger Bessis :

Cette interview présente l’ouvrage de ce grand maître de l’écographie en France, ouvrage intitulé Qui sommes-nous avant de naître ? La première question de la journaliste est inévitable : « en donnant un statut au fœtus, ne risque-t-on pas d’offrir un argument aux anti-IVG » ? Si c’est contraire à l’IVG, alors ipso facto, c’est faux ; voilà donc l’IVG élevé au rang de dogme. De fait, le docteur commence par rappeler son attachement à l’IVG, mais pourtant il ajoute :

« L’interruption volontaire de grossesse a trop souvent été comprise comme le droit pour une femme à disposer de son corps selon son bon vouloir. Or, elle correspond au désir de sauver sa peau et de vivre sa vie. Dans l’IVG, il y a toujours un motif profond, mais jamais un caprice ».

Voilà qui est très impressionnant. En refusant le droit pour une femme de disposer de son corps selon son bon vouloir, le docteur Bessis rejette l’argument n° 1 des années 70, et avoue déjà que l’embryon n’est pas le corps de sa mère. Puis, il semble chercher des excuses aux mères qui font ce choix. Ces excuses sont généralement exactes. Mais il est à un cheveu de dire qu’une femme qui avorterait par caprice, si ça existe, outrepasse ses droits ; ce que la loi français ne dit plus du tout ! En outre, les avortements de confort sont évidemment minoritaires, mais ils existent, les études de sociologie l’ont prouvé[36]. Puis, dans la suite, Bessis déclare que le fœtus n’est « ni une chose ni une personne ». Je ne suis pas d’accord, ni comme prêtre ni comme philosophe. Le fœtus est une personne ; mais je souhaite entendre la première partie de la phrase : « ce n’est pas une chose ». Il accorde au fœtus une « existence propre », reconnaît son autonomie par rapport à la mère, et à propos des actes médicaux qui entraînent la mort non désirée du fœtus, il propose de parler de « fœticide ». Très insuffisante d’un point de vue catholique, cette proposition va néanmoins dans le sens d’une protection de la vie, elle utilise le suffixe « -cide » qui signifie « assassinat », comme dans « fratricide ». C’est une évolution immense qui nous vient d’un homme clef dans l’histoire du problème. Les journalistes de Elle ne hurlent pas en entendant ces arguments, elles les reçoivent avec attention, et parlent de « livre qui dérange ». Dans le contexte, ce livre semble bien déranger l’idée que le fœtus ne soit rien, et la rédaction de Elle semble sinon s’en réjouir, du moins l’accepter. Dernière chose, le titre même du livre. Dans le chapeau, les journalistes écrivent « on ne sait pas ce qu’est le fœtus », mais le livre demande bel et bien « Qui sommes-nous avant de  naître » ? Ce « Qui » pèse des tonnes d’or.

5) Un Aveu d’Henri Atlan :

Enfin, terminons ce trop rapide aperçu des évolutions actuelles par un aveu d’Henri Atlan dans son propre livre sur le statut des embryons. Henri Atlan est l’homme qui a fait sensation en émettant l’hypothèse des utérus artificiels. Or, il écrit :

« Il est difficile, dans une société multiculturelle, de rejeter purement et simplement ces attitudes, y compris celles, maximalistes, qui accordent à un embryon humain la dignité et les droits d’une personne »[37].

Nous ne sommes plus des fous inaudibles. Notre position fait désormais partie intégrante du débat démocratique. Le courage et le rayonnement de Jean-Paul II y sont pour beaucoup, autant que l’acharnement de nos frères évangélistes américains et leur présence de terrain quotidienne. A nous de profiter de cette place nouvelle. Elle ne servira à rien si nous l’utilisons pour des vociférations hystériques qui condamnent tout le monde et ne proposent rien. Demandons la grâce d’un discours qui sans rien céder sur l’essentiel, à savoir que toute vie est sacrée, sache aussi accompagner ceux qui cherchent et distinguer les signes de vie autour de nous. Il ne faut pas éteindre la mèche qui fume. C’est dans cet esprit que maintenant il nous faut chercher des arguments philosophiques en faveur de la vie.

III. La Roue qui tourne dans le Vide :

1) Enchaînement des Utilités :

La dernière fois, nous avons vu que la vie est aujourd’hui corsetée par un univers de normes qui ne lui accorde le droit de vivre que sous conditions. Toutes ces normes tournent autour de l’utilité. N’a le droit de vivre que l’utile. On peut rejeter ce système d’abord en montrant qu’il est paradoxal. On est toujours utile en vue de quelque chose d’autre. « A est utile » veut nécessairement dire « A est utile à B ». Mais alors, ou bien B a une valeur inconditionnelle, B vaut par lui-même, ou bien B va lui-même devoir servir à C et on tombe dans une régression à l’infini. Les sels minéraux servent à nourrir les plantes qui servent à nourrir les animaux qui servent à nourrir les hommes… qui servent à quoi au juste ? Certainement pas à nourrir Dieu. Comme on ne peut pas remonter à l’infini, on va fermer le cercle, et tomber dans un paradoxe. Prenons un exemple simple. Caricatural et peu représentatif de la situation actuelle, cet exemple met en lumière ce que nous voulons montrer : monsieur détruit sa santé au travail en acceptant des conditions de travail est des horaires délirants. Rentré chez lui, il continue à travailler ses dossiers jusque tard dans la nuit grâce à Internet. On lui demande pourquoi il accepte cet esclavage. Il répond : « J’ai besoin d’argent pour payer les études de mes enfants qui grâce à cela auront un beau travail ». Du coup, ses enfants pourront reproduire son propre comportement de travailleur maniaque. Il croit que son travail est utile, parce que ce travail lui permet de gagner de l’argent. Mais la question se déplace : l’argent lui-même a besoin d’être utile à autre chose, les études de ses enfants, qui elles-mêmes ont besoin d’être utiles à autre chose, et finalement la boucle est bouclée : travailler sert à travailler, et un raisonnement qui se prétendait fondé sur l’utilité finit en parfaite absurdité.

2) Leçon de l’Ecureuil :

Lorsque je vois ce genre d’individus, je ne peux m’empêcher de penser aux écureuils en cage. L’écureuil a vitalement besoin de courir, s’il ne court pas, il meurt. Par conséquent, on installe dans sa cage  une roue qui tourne sur place, dans le vide. L’écureuil entre dans la roue, et court de plus en plus en vite, sans se déplacer d’un mètre. Pourtant, l’écureuil court et s’en porte bien. L’écureuil se moque d’être utile, sa seule préoccupation est de vivre. Il a besoin de courir pour vivre, alors il court. Mais sa vie, elle, il ne se demande pas à qui, à quoi, elle peut servir ; il vit et c’est bien. Recevons cette leçon de l’écureuil[38]. Cette comparaison m’est venue pour la première fois en entendant des séminaristes vitupérer sur l’absolue nécessité d’être utiles.

1) Cercle vicieux :

Tout raisonnement fondé sur l’utilité est voué à finir ainsi. Il est absolument impossible que tout soit utile. C’est contradictoire. Si tout est utile, alors rien n’est utile. Le serpent se mord la queue. Pour que quelque chose soit utile, il faut qu’il y ait quelque chose par rapport à quoi tout est utile, mais qui, lui, n’est plus utile à rien. Il faut que quelle part existe quelque chose qui vaut inconditionnellement, gratuitement. Ce quelque chose, c’est la Vie. Ce point est magistralement illustré dans le Petit Prince de Saint-Exupéry. Il rencontre un homme qui a inventé une pilule permettant de ne plus boire et d’ainsi gagner ½ heure par jour. Ce qui pousse à demander à quoi servira cette demi-heure gagnée. Le petit prince répond que s’il avait ½ h de plus, il s’en servirait pour marcher jusqu’à une fontaine et aller y boire.

2) Pourquoi le refusons-nous ?

Si c’est si simple, pourquoi le refusons-nous ? Pourquoi voulons-nous absolument être utiles, pourquoi nous jugeons-nous nous-mêmes selon notre utilité ? Par orgueil ; c’est absolument flatteur d’être utile. « Ah, sans moi, qu’est-ce que vous feriez » ? Ensuite, l’utilité permet la compétition. On connaît l’adage d’Oscar Wilde : « quand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console ». Je suis toujours plus utile que machin et moins que truc. La gratuité, elle, est égalisatrice. Quoi, après mes quinze ans d’études, mes huit ans de séminaire, mon doctorat, mon sacerdoce, j’ose dire que ma vie est absolument gratuite et que je ne me préoccupe pas d’être utile ? Non seulement j’ose le dire, mais je revendique de ne pas être plus utile qu’une enfant leucémique de quatre ans enfermée à « C 3 » à l’hôpital saint Louis. Enfin, être utile est très rassurant, car c’est mesurable : « j’ai produit x tonnes de charbon ». La gratuité, par définition, ne se mesure pas. Elle nous laisse devant un certain sentiment de vide. Alors, nous préférons nous enfermer dans notre roue et la faire tourner de plus en plus vite, jouir du fait que ma roue tourne plus vite que celle du voisin et nous bander les yeux pour ne surtout pas voir que nous n’avançons pas d’un mètre.

IV. Retour à la Photo de Top-model :

Ainsi, les raisonnements par l’utilité sont voués à l’échec. Mais nous n’avons pas encore démontré que la vie, elle, vaut gratuitement. Ici, nous allons prouver que l’univers des normes a besoin de la Vie comme fondement. Sans la Vie humaine et sa valeur inconditionnelle, il n’y a personne pour évaluer, il n’y a plus aucune valeur.

1) Les Formes de Kate Moss :

Pour avancer, il nous faut revenir au fonctionnement des normes. Nous avons dit que les normes fonctionnent comme la photo du top-model. Elles projettent devant nous l’idéal fantasmé de ce que nous devrions être.

a) Les Faits :

Kate Moss a posé à plus ou moins 18 mois d’intervalle pour deux campagnes de  publicité pour du parfum : Opium d’Yves saint Laurent et Mademoiselle de Chanel. La première campagne est un véritable chef-d’œuvre artistique et le photographe, Solve Sundsbo, a reçu plusieurs récompenses pour cette merveille.  Entre les deux campagnes, Kate Moss a eu un enfant. Toutes mes félicitations ! A la sortie de la deuxième photo, le magazine[39] où je l’ai trouvée se plaignait d’avoir du mal à la reconnaître. Elle a « pris des formes » à cause de la naissance. Sic ! Or, primo, bien que je ne sois pas spécialiste en pipologie[40], je l’ai reconnue du premier coup d’œil. Secundo, il faut au moins un télémètre laser couplé GPS pour mesurer les « formes » qu’elle est sensée avoir prises. Tertio, pour demeurer ce qu’elle était, il aurait fallu qu’elle n’ait pas d’enfant. La femme réelle est sacrifiée à sa propre photo, au prix de la stérilité. Nous retrouvons tout ce que nous avons dit la semaine dernière, y compris l’enjeu économique, car une campagne de Kate Moss rapporte beaucoup plus à tout le monde[41] que trois conférences du père Villemot.

b) L’Emotion comme Condition de Possibilité :

Pourquoi la photo de Kate Moss nous émeut-elle ? Elle promet que la femme qui portera ce parfum vivra tout ce que cette photo évoque : Séduction, érotisme, mais aussi luxe, richesse, narcissisme et volonté de puissance. Or, tout cela, seule une vraie femme peut le vivre. La photo, aussi belle qu’elle soit, n’est rien d’autre qu’un ensemble de taches sur du papier glacé. La photo n’a de sens que parce qu’elle renvoie à une femme de chair et d’os. Il en va ainsi de toute représentation. Toute représentation renvoie au réel.

c) Le Film et l’Ecran :

Permettez-moi de donner une comparaison purement pédagogique : un film de Pasolini est un chef d’œuvre, riche en couleur, en tonalités, en détails superbes, etc. Comparé à ça, l’écran de cinéma n’est qu’un carré de tissu blanc sans intérêt. Soit. Mais si sous ce prétexte, vous supprimez l’écran, personne ne pourra plus voir le film de Pasolini. Il en va de même de la photo de Kate Moss. Devant cette photo, la spectatrice se  sent peut-être vieille et moche, mais elle oublie qu’il faut bien qu’une femme réelle regarde cette photo et s’en émeuve pour qu’elle ait un intérêt quelconque. La femme réelle qui regarde la publicité est l’écran sans lequel la publicité n’est pas possible. La publicité elle-même avoue finalement qu’elle dépend des individus réels. L’objectif de la publicité est que le maximum de femmes réelles achètent ce parfum. La firme Yves Saint Laurent n’est pas assez folle pour réserver la vente de son parfum aux femmes qui ressemblent correctement à la photo de Kate Moss. Ce serait la faillite. Lorsque la femme réelle, aussi imparfaite qu’on voudra, achète ce parfum en espérant ressembler un peu plus à Kate Moss, la firme elle-même avoue que toute l’opération dépend de l’action des femmes réelles et non d’un idéal de papier glacé.

d) Le Réel, Condition de l’Idéal :

Ainsi, l’idéal qu’on nous propose est une image hors de nous. Mais cette image n’a aucun sens sans des individus réels pour la regarder. Cet idéal n’a pas d’autre objectif que de s’incarner dans le réel. L’idéal a besoin d’un spectateur réel qui le reconnaît comme idéal. Il demeure vrai que le réel est très imparfait comparé à l’idéal ; mais voilà le paradoxe : l’idéal parfait n’est absolument rien sans un réel imparfait pour le soutenir. Mais alors, condamner un individu parce qu’il ne ressemble pas à l’idéal est un contresens complet. C’est supprimer l’écran pour mieux voir le film. Ainsi, poser une évaluation quelconque suppose, sous peine de contradiction, de reconnaître la valeur absolue de la Vie.

2) L’Enfant idéal :

a) Le Projet parental :

Luc Boltansky signale un mécanisme du même genre dans certains discours sur l’avortement tenus par les femmes qui sont passées par là. L’avortement est justifié par la mère au nom du fait que le projet parental du couple a échoué[42].

« Le recours à l’avortement est expliqué par l’impossibilité de rattacher l’enfant à naître à un projet, et par là, de le soustraire à la contingence et de le doter d’une pleine humanité »[43].

Le projet parental est la photo de Kate Moss. Il dessine l’enfant idéal. L’embryon réel qui a été conçu est comparé à cet enfant futur idéal, et si la dissemblance est trop grande, on élimine l’embryon réel. Cela va plus loin. Par principe de précaution, on préférera avorter un embryon sur lequel pèse un simple doute quant au sa conformité au projet :

«  Le dépistage généralisé de la trisomie 21 conduit à interrompre la grossesse de plus de fœtus sains que de fœtus trisomiques »[44].

Il ne suffit pas d’être parfait, il faut garantir, sous peine de mort, sa perfection Le raisonnement comporte un vice : Sur le papier, l’enfant idéal défini par un projet parental parfait a toutes les vertus. Né dans une famille unie qui l’aime, il grandit sans traumatismes et accomplit de belles études qui lui permettent de trouver un superbe travail et d’épouser une top-model. Certes. Mais cet enfant n’existe pas. Derechef, cet enfant n’est jugé parfait que parce que des individus réels, eux-mêmes fort imparfaits, l’ont jugé tels. Si les parents n’avaient pas forgé ce rêve au cours de leur vie très réelle, ce rêve ne serait rien. Au sens strict, l’enfant parfait est le film que se sont projetés les parents ; ils ont servi d’écran à cet enfant. On a sacrifié un embryon réel au nom d’un projet parfaitement abstrait, pourtant ce projet abstrait a besoin d’individus réels imparfaits. Dans un scénario de science fiction, on pourrait aller plus loin encore : seuls les enfants parfaits ont le droit de naître. Mais un enfant parfait, de toute évidence, c’est l’enfant d’un couple de parents parfaits. Or, très clairement, les parents qui existent aujourd’hui ne sont jamais parfaits ; stérilisons donc la totalité de l’humanité. On retrouve le slogan « l’humanité disparaîtra, bon débarras ». Mais quand l’humanité aura disparu, qui restera pour contempler ces enfants parfaits jamais réalisés ? L’objection vient de ce que la plupart du temps, la femme qui avorte a ensuite des enfants réels. Le projet a donc finalement abouti. Certes, mais ces enfants réels ne sont pas parfaits. Et la mère les aime ainsi. Si jamais certaines des conditions que la mère avait elle-même posées dans son projet ne sont plus remplies, si par exemple le père est mis en prison pour vol, elle ne cessera pas de regarder ces enfants comme les siens ! Cette fois, elle fera passer le réel imparfait avant l’idéal inexistant.

b) L’Enfant le plus parfait :

J’en veux une autre preuve : Lorsqu’une femme découvre qu’elle porte plusieurs embryons, dont un est handicapé, elle peut demander l’avortement sélectif de cet embryon-là. Nous sommes à nouveau dans le raisonnement par normes : on compare les  embryons à un idéal, et conserve les embryons qui ressemblent le moins mal à l’enfant idéal. Comme le photographe a publié la photo qui ressemblait le moins mal à l’idéal de la femme parfaite. Soit, mais tous les exemplaires de la photo de Kate Moss ne sont que des copies d’un même original. Si on applique sérieusement ce raisonnement à l’enfant, il faudra avouer que tous les enfants d’une même mère ne sont que des copies d’un unique idéal. Bref, que tous les enfants d’une même mère sont absolument interchangeables. Qui accepte sérieusement de raisonner comme ça ? Quelle est la mère qui, avec ses enfants réels, se comporte effectivement comme ça ? Bref, les raisonnements que nous appliquons pour nous autoriser à avorter sont contradictoires, nous-mêmes nous n’arrivons pas à les tenir jusqu’au bout.

c) La Souffrance et sa Valeur :

Un autre argument a été donné. Il est inhumain de laisser naître un enfant dont on sait qu’il souffrira trop. Mais éliminer une vie sous prétexte qu’elle souffrira trop, c’est à nouveau supprimer l’écran qui permettait le film. Ce n’est pas moi qui vais trop souffrir, c’est lui. Rien n’est plus personnel, voire plus solitaire que la souffrance. Nous le savons bien dans les chambres de malades que nous visitons. Nous sommes souvent surpris que ce malade encaisse sans problème ce que son voisin trouve insupportable et que cet autre craque devant ce qui à nos yeux n’est qu’une broutille. Je ne peux pas évaluer la souffrance d’autrui. Je ne peux donner valeur qu’à ma propre souffrance. C’est le raisonnement que Jean-Paul Sartre  a proposé deux fois dans sa vie. Contrairement à sa compagne Simone de Beauvoir, Sartre n’a jamais pris la plume que pour condamner l’avortement. En particulier, à propos d’un père qui veut faire avorter sa femme parce que l’enfant souffrira trop, il écrit ceci :

« Laisse naître ton enfant, il souffrira, c’est vrai, mais cela ne te regarde pas. Lui seul aura affaire à ses souffrances et il en fera tout juste ce qu’il voudra, car il sera libre »[45].

Entendons bien l’audace de Sartre. Sartre ne dit pas : « tu n’en sais rien, peut-être que ton enfant ne souffrira pas ». Il dit « oui, c’est vrai, il souffrira, mais lui seul a la capacité et le droit de donner un sens et une valeur à sa souffrance ». Lui seul a le droit de dire « c’est trop ». Mais pour dire « c’est trop », là est le paradoxe, il faut être en vie.

d) La Vie, Valeur de toutes les Valeurs :

La valeur n’est une valeur que si elle est éprouvée comme telle par un individu réel. La photo n’est belle que si un vivant s’éprouve ému devant. Un corps de femme n’est séduisant que si devant lui un corps d’homme est séduit. La souffrance n’est atroce que dans la chair vivante qui souffre. Ce n’est pas l’idéal qui donne valeur à l’individu réel, selon que ce dernier lui ressemble plus ou moins ; c’est l’individu réel, quelles que soient ses imperfections, qui permet à la valeur de fonctionner comme valeur. J’ignore ce que Malraux voulait dire au juste par la célèbre citation que j’ai utilisée ci-dessus ; mais puisque cette citation est souvent exploitée dans tous les sens, je ne me gênerai pas : la vie ne vaut rien, parce qu’elle ne peut être jugée par aucune valeur ; elle est l’étalon de base de toute valeur possible. La vie n’a pas de prix, rien ne peut la payer, parce que sans elle tout vaut zéro. Nous retrouvons l’écureuil et sa roue : ce qui est utile est toujours utile en vue de la vie, et la vie, elle, ne sert à rien. Elle est absolument gratuite. Dès que nous voulons que la vie soit utile à autre chose, nous tombons dans des cercles vicieux et nous tuons. Entendons-nous bien : il m’arrive, comme à n’importe qui, d’être utile. Je suis utile quand je jette les vieux papiers qui traînent dans le local de l’aumônerie et que personne avant moi n’a eu le courage de jeter. Mais primo, ce n’est pas alors ma vie en tant que telle qui est utile, ce sont en moi des qualités secondaires, comme mon acuité visuelle ou ma rapidité de jugement. Trier et jeter les papiers, un robot convenablement programmé y arrivera bientôt mieux que moi. Secundo, je ne prêche pas pour que nous refusions toute utilité, je prêche pour que nous ne jugions pas la vie à son utilité. Celle-ci est secondaire.

V. L’Œuvre de son Œuvre :

1) Une Illusion profonde :

Prétendre que la vie n’a de valeur qu’à certaines conditions est une erreur très grave. Seule la Vie permet à la valeur de fonctionner comme valeur. Dans la mort, rien n’est beau ni laid, juste ou injuste, tout est simplement mort. Mais si cette erreur est si répandue aujourd’hui, au moins à titre de tentation, c’est qu’elle ne relève pas d’un simple malentendu ou d’une poignée d’individus malfaisants. Elle a une cause profonde dans la nature humaine, comme les illusions d’optique ont des causes dans la structure de l’œil. Il faut comprendre l’origine de cette illusion pour s’en protéger et la combattre.

2) L’Action et la Valeur :

Je vais me servir ici de Pilote de Guerre d’Antoine de Saint-Exupéry. Cela mérite d’abord une clarification : les analyses de St-Ex sur le nazisme sont très belles et très claires, elles montrent le point que je veux souligner ; mais ce que nous combattons aujourd’hui n’est en aucun point comparable au nazisme. Nous ne faisons pas face à un individu, Adolf Hitler, qui au nom d’un plan précis, dirige sciemment soixante-dix millions d’hommes pour en anéantir trente-cinq millions. Dans ce que nous rencontrons aujourd’hui, il n’y a aucune volonté planifiée d’anéantissement, aucune population n’est a priori désignée par un groupe dirigeant. Ceci dit, Antoine de Saint-Exupéry a accompli en mai 1940 une mission de guerre inutile[46]. On lui a demandé d’aller photographier en avion la ville d’Arras, alors que la guerre était déjà perdue. Pourtant, cette mission a été pour lui une révélation. Plus tard, alors qu’à New York, il se démène pour avoir le droit de combattre à nouveau, il écrit ceci :

« Quand j’ai cru me noyer, au cours d’un accident d’hydravion, l’eau, qui était glacée, m’a paru tiède. Ou plus exactement, ma conscience n’a pas considéré la température de l’eau. Elle était absorbée par d’autres préoccupations… Tu loges dans ton acte même. Ton acte, c’est toi. Tu t’échanges. Tes membres ? Des outils. On se moque bien d’un outil qui saute, quand on taille »[47].

Lorsque j’agis, je cherche à incarner une valeur. Je fais de la politique pour réaliser la justice, je suis pilote de guerre pour défendre mon pays, je me jette dans une maison en flammes pour sauver un enfant. Si je veux que mon acte réussisse, je ne dois pas me regarder moi-même en train d’agir. Si dans l’action, je me regardais en train de me fatiguer, je ne ferais jamais rien. Dans l’action, je contemple le but qui guide mon action pour qu’il irradie mon action. Il est le pôle magnétique qui m’attire ; je ne vois que lui. C’est pourquoi l’homme accepte si facilement le sacrifice. Dans le sacrifice, sa propre vie lui apparaît comme un outil qui n’a de sens que pour la valeur. Cette attitude est inévitable « dans le feu de l’action » comme dit si bien le proverbe. Elle a quelque chose de bon, car elle permet à l’homme, toujours selon St-Ex, « d’emprunter dans des réserves qu’il ignorait lui-même »[48].

3) Deux Formes du Sacrifice :

Mais tout dépend de ce que l’homme va faire une fois revenu à lui, une fois qu’il a « repris ses esprits ». Est-ce qu’il va reconnaître qu’en fait c’est son sacrifice qui a incarné la valeur, est-ce qu’il va se reconnaître comme la force qui a rendu tout cela possible, ou bien est-ce qu’il va idolâtrer le but qu’il poursuivait ? St-Ex tire son expérience d’une mission sacrifiée. Des missions sacrifiées, les pilotes nazis en ont accomplies autant, en particulier sur le front de l’est. Hitler, dans les dernières semaines de la guerre, ordonnait à tous les soldats les comportements les plus inutilement héroïques. Hitler en déduisait la supériorité de l’idéologie nazie. Elle est si puissante, si grande, que pour elle toute une nation, après avoir rasé l’Europe et voulu anéantir le peuple de Dieu, va jusqu’au suicide collectif. Hitler a ainsi affirmé « si la guerre est perdue, peu m’importe que le peuple (allemand) périsse, il ne mérite pas mieux »[49]. Je travaille pour réaliser un but, si je ne l’ai pas réalisé, le but exige de moi que je meure. L’homme qui a génocidé les juifs soi-disant pour le bien des allemands était aussi prêt à massacrer les allemands. Une idéologie qui traite la vie en outil finit par détruire toute vie, et pas seulement les vies prétendument inférieures. Fasciné par le but qu’il poursuit, le nazi croit qu’il lui doit le sens de sa vie. Alors que c’est lui qui permet à ce but d’exister. Mais St-Ex, lui,  tire de son expérience un « culte de l’Homme »[50]. Seul l’homme est capable de construire des cathédrales, de fonder des nations, de se battre pour la justice ; par conséquent, il est plus grand que tout et doit être défendu plus que tout. Parce que l’Homme est capable des plus grands sacrifices, il doit être défendu envers et contre tout. St-Ex le résume de manière limpide :

 « Nous avons vu s’introduire insensiblement une morale du collectif (nazisme, marxisme) qui néglige l’homme. Cette morale expliquera clairement pourquoi l’individu se doit de se sacrifier à la communauté. Elle n’expliquera plus pourquoi une communauté se doit de se sacrifier pour un seul homme. Pourquoi il est équitable que mille meurent pour en délivrer un seul de l’injustice »[51].

Pour illustrer ce point, il renvoie aux cas réels des mineurs de fond qui, à dix, prenaient des risques effroyables pour aller récupérer un seul camarade coincé dans un coup de grisou[52]. Ces dix mineurs qui risquent leur vie pour en sauver un illustrent l’adage de Malraux : « une vie ne vaut rien, rien ne vaut une vie ». Rien ne vaut une vie, même pas dix autres vies. La vie n’entre pas dans les logiques comptables, elle fait exploser les calculs de rentabilité. Elle ouvre une logique de pure gratuité. Une logique qui justifie St-Ex de jouer sa peau alors que la guerre est perdue. Parce qu’il reste à sauver une chose plus grande que tout objectif militaire : la dignité humaine. Ici, l’objectif poursuivi n’est plus une norme extérieure à la Vie, qui s’impose à elle et l’écrase, c’est la Vie elle-même.

VI. Conséquences :

1) Deux nouvelles Valeurs :

Admettre la vie comme fondement de toute valeur possible ouvre à deux nouvelles valeurs : la solidarité conçue non plus comme un devoir mais comme un fait, et la gratuité de l’existence.

2) Solidarité :

L’univers des normes et de l’utilité ouvre à la compétition, donc à la guerre. Les fascistes appliquent aux peuples et aux races la théorie de Darwin de la lutte pour la vie. Seuls méritent de survivre les peuples les plus forts ; le résultat s’appelle la Shoah. A l’inverse, les adversaires du fascisme rejettent cette compétition. Ils se posent comme solidaires de tous les hommes, y compris leurs adversaires. Ainsi, St-Ex refuse de juger les français collaborateurs que pourtant il combat militairement dans les rangs américains. Il se déclare aussi responsable qu’eux du désastre de son pays et écrit : « Je combattrai pour l’Homme. Contre ses ennemis, mais aussi contre moi-même »[53]. Sartre[54], peu de temps après avoir été victime de deux attentats à la bombe de la part de l’OAS, déclare ceci :

« Si, à l’époque de l’OAS, je dis “nous sommes des salauds” ou “nous torturons”, c’est au nom de la solidarité française. Le crime, la torture, le racisme, nous ne devons pas les considérer comme en dehors de nous, mais également comme des réalisations de nos virtualités »[55].

En refusant les normes, en déclarant que la vie vaut inconditionnellement, je refuse de me croire « très haut, au-dessus de la mêlée », je me pose comme solidaire de tous[56], y compris les salauds, et finalement :

« Que reste-t-il ? Un homme fait de tous les hommes, et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui »[57].

3) Gratuité :

Dans l’ensemble de son œuvre, Sartre a décrit avec vigueur le malaise que constitue la découverte de sa propre gratuité. Je voudrais être justifié de part en part. Je voudrais me convaincre que je suis un utile en vue de… Alors, je n’aurais plus besoin de m’assumer comme fondement de la valeur, je n’aurais plus à porter les valeurs, ce sont elles qui me porteraient. Assumer sa gratuité, assumer d’exister pour le simple plaisir d’exister est une angoisse, une Nausée, selon le titre de son premier roman. Mais une fois, acceptée, c’est la vraie liberté. En particulier, Sartre signale que l’amour authentique, opposé à l’aliénation de l’aimé, aime le corps d’autrui pour sa gratuité :

« Si l’homme a fait la conversion d’authenticité, il conçoit qu’il fallait précisément ce corps-là pour qu’une liberté le ronge et le dépasse vers un projet »[58].

Nous sommes aux antipodes exacts de la norme de la beauté ; au lieu que j’exige que ton corps se refaçonne selon mes normes pour enfin peut-être l’aimer, je l’aime d’être ce qu’il est comme unique condition de possibilité de ce que nous en ferons. Seul ce corps-là sera celui de mes amours, et la mère de mes enfants. Enfin, pour le plaisir, signalons que lorsqu’il se demande ce que pourra bien faire l’homme qui aura atteint une parfaite authenticité, Sartre donne comme exemple « fonder un hôpital »[59].

VII. Conclusion :

1) Alternative :

Pour agir, l’homme se donne un but et tend tout son être vers ce but ; du coup, il est tenté de croire que c’est le but poursuivi qui le fait vivre, alors qu’en réalité c’est lui qui permet au but de se réaliser. Dans le premier cas, la vie est détruite, dans l’autre, elle trouve sa suprême dignité. Elle accepte encore de se sacrifier, mais seulement par un étonnant paradoxe, à la vie elle-même. Dans le premier cas, la vie est une marchandise qu’on consomme, dans le second cas, elle est le but de tous les buts, la valeur de toute valeur. Paradoxalement, l’homme se sacrifie pour l’homme. La vie s’affirme elle-même comme son propre but, et si elle court, c’est pour mieux se retrouver elle-même[60]. Dans le premier cas, une machinerie terrible écrase l’homme sous ses normes de productivité, dans l’autre, la vie est pure gratuité. Ainsi, il est évidemment indispensable de poursuivre des objectifs techniques, sans eux, l’homme n’avance pas. Nous avons raison de chercher la performance, la santé, etc. Mais nous ne devons jamais tolérer de mesurer la Vie à cette aune-là. Au contraire, à tout instant, nous devons réaffirmer que la Vie est l’objectif suprême, le seul auquel tout peut et doit être sacrifié.

2) L’Hôpital :

A l’hôpital, le malade n’a plus qu’un but : survivre. Il constate qu’autour de lui des dizaines de soignants de grande qualité, des dizaines d’assistants en tous genres, des dizaines de bénévoles, se démènent avec sa survie pour seul but. Pendant ce temps, la collectivité perd chaque jour des milliers d’euros qui pourraient servir à construire des crèches, financer la paix au Darfour, ou que sais-je[61]. C’est notre Gloire, à nous qui travaillons dans ce milieu. Quand chaque jour, pendant une semaine, je vais prier auprès d’une vieille femme dans le coma, alors qu’au Collège des Bernardins dans le même temps, des bataillons d’étudiants en pleine forme rêveraient d’avoir avec moi des conversations soi-disant passionnantes, je revis quelque chose de l’expérience de Saint-Exupéry. Je ne perds certes pas dix vies pour en sauver une, mais je gaspille dix heures pour une vie qui n’a plus un mois à vivre. Il arrive que le malade lui-même me dise « vous perdez votre temps, moi je ne sers plus à rien ». C’est vrai. Mais ce temps perdu pour une vie qui ne sert plus à rien révèle que la Vie ne tient pas dans les logiques comptables, qu’elle ne peut être comparée à un idéal quelconque au nom de laquelle on la jugerait. Ce temps perdu pour une vie qui ne sert plus à rien dit que toute vie vaut la peine. Ce temps perdu me dit qui je suis. La France a vécu un sacrifice de ce genre de manière émouvante lors de l’épidémie de SRAS. Une équipe française est partie aider les autorités vietnamiennes et a largement contribué à bloquer l’épidémie. Mais plusieurs membres de l’équipe sont morts. Voici des vies sacrifiées pour la valeur de toute vie. C’est spécialement vrai parce que ce sont des blancs occidentaux chrétiens riches et diplômés qui sont morts pour des asiatiques païens pauvres et analphabètes. Ils ont brisé toute comptabilité et rendu la vie à sa gratuité. C’est bien ce que nous a dit la croix de Jésus, et il est temps d’y venir.


 

     Troisième Partie : Je suis la Vie

 

« Moi, Je Suis  la Vie »[62].

I. Introduction :

Cette troisième et dernière partie sera explicitement catholique. Nous allons montrer comment l’évangile annonce la valeur inconditionnelle de toute vie comme un des pôles majeurs de son message. Tout d’abord, je ferai un bref rappel de la doctrine catholique. La tradition catholique a toujours unanimement et totalement condamné l’avortement. Ensuite, je signalerai quelques contresens qui ont cours chez les catholiques autour de cette phrase « je suis la Vie ». Puis je répondrai à ces contresens en montrant comment la croix est le plus immense gaspillage qu’on ait vu. Enfin, j’analyserai le très célèbre texte du jugement dernier où Jésus s’identifie au pauvre. Je montrerai comment ce texte brise l’univers des normes et nous libère.

II. Préambule : La Doctrine catholique sur l’Avortement :

1) Miséricorde :

Il n’est pas question de céder sur l’évangile de la vie. Mais Jésus est d’abord sauveur, et l’Eglise est d’abord la sauvée. Il faut que les chrétiens trouvent une attitude  qui témoigne de la miséricorde du Christ face à toute situation où l’affectivité et la famille sont blessées. Il faut demander la grâce de prêcher la morale catholique à la fois comme un don et une espérance pour tous. Une telle attitude ne nous sera donnée que par l’Esprit même de Jésus. Sachons contempler comment il a accueilli la femme adultère, la Samaritaine ou la prostituée repentie[63].  Spécialement, dans l’avortement, il faut une immense miséricorde envers la mère. Elle est parfois victime avant d’être coupable : abandonnée du conjoint et des parents, voyant ses perspectives d’avenir se fermer, poussée vers l’avortement par de multiples conseillers rémunérés par l’état, … Après l’avortement, son calvaire s’approfondit : deuil pathologique, culpabilité, dépression, tentative de suicide peuvent survenir. L’attitude du chrétien doit être d’une infinie délicatesse. Etre contre l’avortement, c’est se poser la question suivante : que ferai-je quand la gamine de seize ans débarquera enceinte sans connaître le père, quand une échographie révélera un handicap incurable ? Nos communautés, nos familles, nos paroisses, nos cœurs, doivent devenir des « Egypte » où Marie puisse se réfugier à chaque fois qu’Hérode lâche ses tueurs à ses trousses[64]. Quant aux femmes qui en sont passées par là, nous devons leur annoncer que leur enfant a vécu la Passion par sa mort violente. Il est uni à Jésus, et à l’acte par lequel Jésus leur pardonne. Nous devons leur proclamer la résurrection de la chair : elles retrouveront leurs enfants, elles les prendront dans leurs bras et ils les appelleront « maman ». Elles auront l’éternité pour leur donner leur tendresse de mère.

2) Tradition unanime :

Ceci étant posé, la tradition est unanime à condamner l’avortement. Tout d’abord, dans l’évangile, il y a la scène de la Visitation : Jésus, dans le sein de Marie, où il n’a que quelques jours, fait déjà bondir de joie Elizabeth et Jean-Baptiste, qui le reconnaissent comme Christ. Christ, il est donc vrai Dieu et vrai homme. Le fœtus de quelques jours est vrai homme ! La Didaché, un des plus anciens textes chrétiens connus, écrit ceci :

« Tu ne tueras pas, tu ne pratiqueras pas l’avortement, tu ne feras pas périr le nouveau-né »[65].

C’est d’autant plus frappant que le droit romain accepte pleinement l’avortement. Le non-avortement est revendiqué comme un trait spécifique du disciple du Seigneur, et il est équiparé aux autres formes d’homicide. La Tradition accumulera les textes allant dans le même sens, jusqu’aux déclarations définitives du 20ème siècle :

« Dieu, maître de la vie, a confié aux hommes le noble ministère de la vie, et l’homme doit s’en acquitter d’une manière digne de lui. La vie doit donc être sauvegardée avec un soin extrême dès la conception : l’avortement et l’infanticide sont des crimes abominables[66] ».

« Avec l’autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses successeurs, en communion avec les évêques qui ont (…) unanimement exprimé leur accord avec cette doctrine, je déclare que l’avortement direct, voulu comme fin ou moyen, est toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d’un être humain innocent »[67].

Ce dernier texte est un des textes de Jean-Paul II ayant la plus haute autorité doctrinale, et de nombreux canonistes le rangent parmi les dogmes. Que les évêques soient immédiatement unanimes sur un texte aussi engagé est rarissime dans l’histoire dans l’église.

3) Point central :

La façon dont nous traitons le fœtus est symptomatique de la façon dont nous nous traitons nous-mêmes. Cela nous dit quelque chose à la fois de la foi catholique en son essence, et de l’attachement de la Providence elle-même à cette défense de la Vie. Tout cela montre à quel point l’avortement est un point nodal, à quel point nous sommes d’accord avec Luc Boltansky lorsqu’il écrit :

« La condition fœtale, c’est la condition humaine »[68].

III. Mésinterprétations :

1) Introduction :

« Moi, Je Suis  le Chemin, la Vérité et la Vie »[69]. Nous savons bien cela depuis le catéchisme, mais cette affirmation de la valeur infinie de la vie nous blesse de bien des manières. C’est pourquoi Jésus y insiste et la décline de mille manières. Nous n’en verrons ici que quelques-unes. Mais d’abord, évacuons des contresens qui existent chez les pratiquants sur cette formule.

2) Retour à l’Ecureuil dans sa Roue :

Que signifie cette vie-là, à laquelle Jésus s’identifie ? Nous pouvons en faire un univers de super normes. On peut d’abord, à propos des normes religieuses, entrer dans un raisonnement utilitaire. A quoi sert de prier, par exemple ? Cela me donne des forces pour évangéliser. En évangélisant, je convertis des hommes et des femmes qui à leur tour pourront prier. Nous retombons dans le cercle vicieux que nous dénoncions la dernière fois. A nouveau, nous sommes des écureuils qui courons très vite dans une roue qui n’avance pas. En fait, à quoi cela sert-il de prier ? A prier. L’épouse, au moment de s’unir à l’époux, s’abaisse-t-il à demander : « au fait, à quoi ça va te servir » ? La prière est l’union de l’Eglise à son époux Jésus. Elle me met en présence du Christ. Vivre avec le Christ, c’est vivre suprêmement, c’est vivre sans plus aucun frein à la Vie. Prier, c’est vivre sans plus rien d’autre. Cela n’a besoin d’aucune autre utilité.

3) Pélage :

Ensuite, on peut penser que « Jésus est la Vie » signifie que seul le saint mérite le titre de vivant. Celui qui prie parfaitement, celui qui croit de toutes ses forces, celui qui aime comme Jésus a aimé, celui-là seul est vivant. Cette interprétation a existé dans l’histoire de l’église. Elle s’enracine dans ce qu’on appelle le pélagianisme. Nous sommes dans les années 411-430. Pélage est un moine qui constate que depuis que le christianisme est religion officielle de l’empire romain, beaucoup de gens se font chrétiens sans conversion, par conformisme. Pélage exige un retour à la radicalité évangélique. Il souligne la nécessité de l’ascèse et de la rigueur de la vertu. Insistant unilatéralement sur la dimension volontaire de la vie chrétienne, Pélage refuse le baptême des enfants : l’enfant est incapable de poser l’acte de foi. On ne peut parler de charité chez l’enfant, son baptême est donc nul. Cela revient à dire que nous ne recevons la grâce que lorsque nous sommes correctement disposés pour la recevoir. Mon acte est cause de la grâce. Du coup, seul l’homme qui vit héroïquement mérite le titre de « chrétien » et au fond, seul celui qui vit héroïquement mérite le titre d’homme. Pour répondre tout de suite à cela, rappelons que le seul homme dont Jésus lui-même ait garanti qu’il était sauvé est un criminel de sang, le « bon larron », dont aucun acte de vertu ascétique ne nous est rapporté !

4) Normes subverties :

Enfin, parfois on prend l’évangile pour un univers de normes simplement inversées, où le pauvre devient le nouveau héros. L’idée a parfois été défendue. On appelle ça l’ouvriérisme[70]. Au lieu de vanter les riches, bien portants, sages et intelligents, Jésus aurait défendu les miséreux, les crasseux, les illettrés. Cette thèse est inacceptable. D’abord, elle conduit à ne plus combattre la misère, sous prétexte que les pauvres sont les vrais surhommes. C’est le mythe du « bon sauvage ». Elle les prive ainsi d’un droit fondamental. Ensuite, ces nouvelles normes seraient tout aussi assassines. On l’a vu dans le Cambodge des khmers rouges qui a voulu prendre au sérieux l’idée que les pauvres sont les vrais surhommes. Le résultat s’est compté en millions de morts. La société humaine a besoin de techniciens et de productivité. En particulier, les pauvres sont ceux qui ont le plus urgent besoin du progrès technique et sanitaire. Une société qui valorise trop longtemps le pauvre va à la ruine, comme à nouveau l’ont expérimenté les khmers rouges. Enfin, l’univers soviétique a aussi montré que ces normes inversées sont instables. En URSS et dans les autres sociétés communistes, les normes ont très vite repris leur cours habituel : qu’on se souvienne de la campagne de stakhanovisme, cette campagne stalinienne des années 30 qui valorisait la surproductivité ouvrière et a sévèrement dégradé les conditions de travail des ouvriers, avec de très nombreux accidents du travail. Le comble pour une idéologie qui donnait le travail comme valeur suprême ! Jésus ne fait pas ça. Le problème est moins de savoir quelles normes nous utilisons que de cesser de juger la vie selon nos normes. C’est ce que fait Jésus : il ne nous propose pas un nouvel univers de normes, il subvertit toute norme. C’est cela qu’il faut essayer de comprendre. Jésus ne dit pas que seuls les affamés, les assoiffés, seront sauvés. Au contraire ! Il va sauver tous ceux qui ont vraiment aidé les pauvres. Par définition, nombre d’entre eux ne sont pas pauvres !

IV. Immense Gaspillage :

1) Objections :

a) Pas d’Homme égal au Christ :

Le héros pélagien se heurte à de graves objections. D’abord, cet homme n’existe pas. Personne d’autre que Jésus n’a jamais vécu comme Jésus. Les plus grands saints se sont reconnus aussi à la conscience aigüe qu’ils avaient de leurs fautes. Prenons le cas de mon père et maître saint Augustin : dans ses Confessions, il témoigne de ses fautes passées. Il en voit la racine la plus profonde : l’orgueil. Tout le monde s’arrête là et se réjouit de constater que la grâce de Jésus a arraché cet homme à son crime. Mais dans le livre 10 des Confessions, l’évêque témoigne des tentations et des crimes de sa vie actuelle. Avec autant de talent que d’humilité, il cite les même péchés que dans son passé, à commencer par l’orgueil. L’évêque n’est pas devenu un surhomme. Il est devenu un homme plus conscient que jamais de sa pauvreté et du besoin radical de la grâce.

b) Orgueil :

C’est la deuxième objection, typiquement augustinienne : transformer l’évangile en super-norme à remplir pour enfin être réellement en vie, c’est un orgueil atroce. C’est se croire capable de se donner à soi-même la vie et la justice. L’homme en est absolument incapable :

« Qu’as-tu que tu n’aies reçu, si tu l’as reçu, pourquoi t’en glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu ? »[71].

C’est une des citations favorites de saint Augustin. En moi, la Vie, la justice, ne seront jamais que des fruits de la miséricorde divine envers le pécheur que je suis. Alors soyons logiques, c’est à un pécheur que Jésus donne la Vie. Nous le confessons, nous catholiques, à propos de Marie, l’Immaculée Conception : elle a été rachetée par avance du péché originel par une grâce émanant déjà de la croix de son fils[72]. Elle n’est pas quelqu’un qui n’a pas eu besoin d’être sauvée, mais celle qui par excellence a été sauvée[73].

c) Pourquoi laisser vivre le Pécheur ?

Troisième Objection : Que fera-t-on des hommes qui ne vivront pas comme ça ? Faudra-t-il tous les éjecter de l’église à coups de pierre ? C’est parfois ce qu’on entend : « un homme comme vous n’a pas sa place dans l’église », « si vous étiez un vrai prêtre, vous ne vous comporteriez pas comme ça ». Heureusement, les gens qui crient ce genre de choses n’entendent pas ce qu’ils disent. Ces propos sont assassins. Si seul le saint mérite le titre d’homme, pourquoi laisser vivre le pécheur ? Souvenons-nous de Jacques et Jean qui veulent faire tomber le feu du ciel sur un village samaritain[74]. Si l’on dit que Jésus est la vie au sens où seul le saint est vraiment vivant, nous n’avons aucune raison de refuser l’euthanasie et la peine de mort. Bien au contraire !

2) Dieu aime la Vie pour elle-même :

Or, Dieu aime la Vie inconditionnellement. Dieu s’en est vanté : il ne veut pas la mort du pécheur[75]. C’est si vrai que l’enfer lui-même est éternel. Dieu n’arrive pas à se résoudre à anéantir sa créature, même lorsqu’elle est enfermée en enfer. Ou encore, Jésus n’a jamais dit : « aimez-vous les uns les autres, et alors je vous aimerai ». Il a dit : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés[76] » ; c’est fait, nous sommes aimés, quoiqu’il arrive, qui que nous soyons. Il l’a dit à l’heure suprême, il ne l’a pas dit à sa mère, l’Immaculée, il l’a dit aux hommes qui quelques heures plus tard allaient le renier, le trahir et le vendre. Il l’a dit à des pécheurs. C’est bien ce que nous dit sa croix.

3) Dieu n’a besoin de Rien :

Sur la croix, Jésus ne s’est pas instrumentalisé pour réaliser un objectif quelconque. Dieu est Dieu, il est parfait, éternel, en conséquence il n’a besoin de rien. Il s’en vante d’ailleurs. En Dieu, toutes les valeurs possibles sont absolues, parfaites. Il est la Sagesse, la Justice, la Beauté, etc. Dieu n’a aucun objectif à remplir. Il n’y aurait absolument aucun sens à ce que Dieu se serve de Jésus comme d’un instrument pour réaliser une valeur. C’est pourquoi Jésus nous qualifie de « serviteurs inutiles »[77]. C’est un de ces passages d’évangile qui fait le plus réagir. Jésus insulte notre orgueil par cette formule. Nous voulons être utiles, pour nous justifier d’exister, pour enfin avoir la satisfaction narcissique d’avoir rempli une norme. Mais qu’est-ce qui pourrait être utile à Dieu ? En cabrant notre orgueil contre cette formule « serviteur inutile », nous n’entendons pas la libération qu’elle comporte : une traduction exacte serait « esclave bons à rien ». Sauf qu’un esclave bon à rien, on le tue comme on jette un outil cassé. En nous qualifiant d’esclave bon à rien au moment même où il annonce notre salut, Jésus nous affranchit ; d’ailleurs au moment de sa croix il nous appelle « non plus ses esclaves mais ses amis »[78]. Un ami est inutile, plus exactement, il est gratuit. Cette formule nous libère aussi de nos compétitions entre catholiques. Nous voulons nous prouver que nous faisons du meilleur travail que le père machin ou Madame bidule à l’hôpital d’à côté. Ce qui déjà blesse la charité et nuit à notre évangélisation. Convaincus de notre gratuité, nous sommes tous frères en miséricorde.

4) Pour que vive le Pécheur :

Pourtant, Jésus s’est sacrifié ! Avec Saint-Exupéry, nous avons opposé deux formes de sacrifice : dans un certain nombre de cas, le sacrifice instrumentalise la vie pour réaliser des normes. Mais lorsque la vie se sacrifie pour elle-même, lorsque des hommes acceptent de mourir pour d’autres hommes, la valeur de la vie est suprêmement révélée. La croix pousse ce raisonnement au summum. Jésus, de son propre aveu, est mort librement. Jésus n’avait pas le devoir moral de mourir pour moi. Il avait déjà offert sa présence, ses discours, ses miracles, infiniment plus que ce que je mérite. Il pouvait appeler les légions d’anges à son secours[79]. Il ne l’a pas fait. Jésus avait le choix entre sa peau et la mienne, il a choisi la mienne et donné la sienne. Il l’a voulu « parce que tel a été son bon plaisir », parce que l’amour aime aimer, et sans autre raison. Du point de vue du monde, c’est le pire gaspillage qui se puisse concevoir. Le Fils de Dieu est sacrifié pour que vive une créature, le Saint des Saints est sacrifié pour que vive le pécheur. Ce sacrifice a eu l’effet que décrivait Saint-Exupéry, il a manifesté que l’homme est supérieur à toute œuvre possible, que l’homme est ce pour quoi tout peut être sacrifié. Mais la croix a eu un effet plus immense encore : elle a donné à la vie humaine la valeur de Dieu même puisque Dieu lui-même est venu se donner pour elle. Cette valeur nous est offerte gratuitement, nous n’avons rien fait pour l’obtenir. Je n’étais même pas né quand Jésus s’est donné pour moi. Chaque fois que j’élève le calice du sang du Christ, je montre en plein soleil le prix que Dieu paye pour le simple plaisir de me garder en vie !

V.  « C’est à moi que vous le faites » :

1) Le Texte :

Pour nous, qui visitons les malades, l’essentiel est dans la description du jugement dernier :

« Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres : il placera les brebis à sa droite, et les chèvres à sa gauche. Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !” Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu...? Tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? Tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? Tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? Tu étais nu, et nous t’avons habillé ? Tu étais malade ou en prison... Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?” Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait”. Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : “Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité”. Alors ils répondront, eux aussi : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu avoir faim et soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?” Il leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait”. Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle »[80].

Jésus s’identifie réellement au pauvre. « C’est à moi que vous le faites » doit être compris comme le « ceci est mon corps » de l’eucharistie. Jésus est aussi réellement présent en la personne du pauvre que dans l’hostie consacrée. Jésus ne s’identifie pas au super-médecin qui va soigner et guérir tout le monde gratuitement, et sans polluer. Jésus ne s’identifie pas aux « nobles, aux bons, aux beaux, aux heureux », ce que tous les écrivaillons fascistes lui reprocheront. Il pourrait, pourtant ! N’est-il, par excellence, le médecin, le héros, le sage ? N’est-il pas le noble, le beau, le bon, l’heureux ? Jésus s’identifie au pauvre. Le texte brise l’univers des normes.

2) Mettre le Pauvre en Avant :

Jésus met en avant le pauvre pour sauver tous les hommes. Nous l’avons vu dans la première partie : si je mets en avant le jeune, beau, intelligent, sexy, riche et célèbre, je tue potentiellement tous ceux qui ne lui ressemblent pas. Jésus fait l’inverse. Celui qui est condamné à mort par le système des normes reçoit ici une valeur infinie. Il est identifié à la Vie elle-même. Mais celui qui sert le pauvre est aussi libéré des normes. En effet, Jésus ne dit pas « j’étais malade et vous m’avez visité tous les jours, même les jours où vous aviez la grippe ». Plus radicalement encore, Jésus ne dit pas : « j’étais malade et vous m’avez guéri ; j’étais malade et vous avez réussi à me consoler, j’étais malade et vous avez trouvé exactement les mots justes pour me faire du bien ». Jésus dit : « j’étais malade et vous m’avez visité, point final ». Jésus ne nous donne aucune obligation de résultat, il demande de notre part un geste, pas une technologie. Il libère le bénévole des normes de productivité.

Nous en avons un exemple magnifique avec mère Térésa. Le monde entier a vu en cette femme l’incarnation de la charité évangélique. Or, elle n’a probablement pas sauvé dix vies dans toute son existence. D’un point de vue de productivité, son rôle a été nul. Elle a été là, c’est tout, sans aucun souci d’efficacité. Dans l’évangile, nous avons une illustration plus radicale encore : Marie au pied de la croix. Elle ne sert à rien, elle n’arrive à rien changer du cours tragique des événements, elle se contente d’être là. Et devient là la plus immense des saintes.

3) S’identifier au Pécheur :

« J’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ». Jésus ne dit pas « j’étais en prison injustement, et vous êtes venus », ni « j’étais en prison, mais rassurez-vous, c’était de la correctionnelle pour une bêtise de jeunesse ». Il prend sciemment le cas du coupable. Jésus ne s’identifie pas seulement au pauvre, mais aussi au criminel. Il refera ce geste sur la croix. Il meurt de la mort des esclaves en fuite, entouré de deux criminels condamnés en toute justice, et qui le reconnaissent[81]. Saint Paul méditant ce mystère conclura : « il a été fait péché pour nous »[82]. Non seulement le péché n’est pas un motif de mort, mais il identifie lui aussi au Christ. Or, pécheur, nous le sommes tous. J’ai peut-être la chance de ne pas être sociologiquement pauvre. Mais je suis pécheur. Si je le reconnais lucidement, je découvrirai qu’à cause de mon péché, je suis en prison. Par cette petite phrase, Jésus ouvre son indentification à tous les hommes.  Au lieu que la pire de mes faiblesse, mon crime, soit une raison de souhaiter la mort, Jésus en fait le lieu où redécouvrir la valeur infinie de ma vie : Jésus a pris sur lui mon péché comme ce que j’ai de plus précieux à lui offrir.

4) Comment me Regarder ?

Finalement, ce texte de jugement me renvoie à moi-même. Comment vais-je me regarder ? En me mettant le pauvre sous les yeux, Jésus me libère des normes que je fais peser sur moi, il m’amène à accepter mes propres insuffisances, mon propre péché. Je ne demande pas que nous soyons aveugles sur nos capacités. Oui, je possède telle ou telle qualité assez rare et qui m’est extrêmement utile. Personne dans cette salle ne connaît mieux que moi la pensée de Sartre ni n’est autant capable que moi de l’expliquer avec pédagogie. Ne pas le voir serait stupide et ingrat envers le Christ qui m’a donné cette force. A l’inverse, il est évident que tout le monde n’a pas vocation à visiter les malades. Croire le contraire serait faire prendre à tout le monde des risques inutiles. La question est de savoir je vais trouver ma propre valeur. Nous avons le réflexe de regarder d’abord en nous tout ce qui semble aller bien aux yeux du monde : je ne suis pas si laid que ça, je ne suis pas si vieux, j’ai une pas trop mauvaise santé, je ne réussis pas plus mal qu’un autre à l’aumônerie, etc. Aussi spontané qu’il soit, ce regard pose de graves problèmes. Il entre en compétition avec les autres. Ensuite, il ne résiste pas à l’épreuve : qu’est-ce que je penserai de moi quand je serai vieux et malade ? On le voit à l’hôpital. Il est spécialement difficile d’affronter une longue maladie quand on a été un homme actif, autonome, habitué à être dur avec soi-même. On perd tout ce qui faisait sa valeur à ses propres yeux. En s’identifiant au pauvre, Jésus me propose de regarder en moi la pauvreté. De mille et une manières, je suis pauvre. Je ne citerai qu’un exemple : toutes ces manies d’origine psychologiques contre lesquelles je ne peux rien, qui me résistent, et rendent si difficile la vie de mon entourage ! Jésus me révèle qu’il s’identifie à moi justement là. Il ne m’aime pas parce que je suis un type super, il aime avec une spéciale tendresse mes pauvretés. Cette valorisation-là, par définition, est indestructible, sauf si un quelconque imbécile réussit à se faire croire qu’il n’est pas pauvre. Elle ferme toute compétition, car nous sommes tous aimés par le même et pour la même raison. Je me découvre alors aimé inconditionnellement, puisque la tendresse se déploie spécialement dans mon échec.

Pour le dire plus simplement : La vie éternelle, tout l’évangile le dit, ne consiste en rien d’autre qu’à être uni au Christ. Certes, Jésus me dit qu’il me sauvera si j’aide les pauvres. Mais plus encore, il affirme qu’il est parfaitement uni au pauvre. Ce qui constitue le salut lui-même. Le texte du jugement dernier me pousse finalement à me reconnaître comme pauvre. C’est là mon salut. Au contraire, si je m’oppose au pauvre, si je refuse cette identification, alors je brise la Vie en moi, je me tue moi-même. C’est cela l’enfer. Poursuivant une perfection inhumaine, le damné détruit son humanité. Il reste en vie, car celle-ci lui a été donnée définitivement, mais il est enfermé dans une atroce contradiction. Hitler a été un tragique représentant de cet enfer. Si j’ignore absolument qui est damné, je ne fais pas partie des chrétiens qui pensent que l’enfer est vide, car je me sais très concrètement capable de prendre en haine la vie en moi.

5) Solidarité :

En brisant l’univers des normes, Jésus interdit toute compétition. Il nous déclare égaux en valeur. Je dis bien en valeur, je n’ai pas de doctorat en pharmacie, je suis objectivement inférieur à quelqu’un qui l’a fait. Mais à nouveau, je refuse de voir là ma valeur ou mon absence de valeur. Mais Jésus m’emmène plus loin : il me pousse à être solidaire du plus pauvre. Pas seulement solidaire socialement, en l’aidant, en le nourrissant, mais solidaire en me reconnaissant en lui comme Jésus lui-même l’a fait. Etre homme, c’est pouvoir être Beethoven mais aussi pouvoir être leucémique ou paranoïaque. Je ne me connais pas moi-même en vérité si je dénie ma solidarité avec le leucémique et le paranoïaque. Cette solidarité doit aussi s’étendre jusqu’au pécheur, comme Jésus l’a fait. Etre homme, c’est aussi être capable de devenir le dernier des salauds, et en rester conscient. « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre »[83].

6) Célibat et Solidarité :

Rien n’impose au visiteur de malades d’être célibataire consacré. La présence de mères de famille dans une équipe est même un « plus » assez phénoménal, je le constate chaque jour. Mais enfin, la visite des malades est en France une des tâches les plus habituelles des consacrés, et cela peut aussi entrer dans notre raisonnement. Jésus traite le célibataire consacré d’eunuque :

« Il y a des eunuques qui sont nés ainsi du sein de leur mère, il y a des eunuques qui le sont devenus par l’action des hommes ; et il y a des eunuques qui se sont rendus tels à cause du Royaume des cieux. Celui qui peut comprendre, qu’il comprenne” !  » [84].

Il faut entendre dans toute sa force le mot « eunuque ». Pour tout homme au sens viril, pour un juif encore plus, le mariage et la fécondité sont des signes de force. Force virile capable de séduire une femme, d’enfanter un fils, et de l’élever. Nous avons vu lors de la première séance que cela est devenu une des normes les plus universelles de notre époque, avec ce progrès objectif qu’elle est aujourd’hui mixte, et tout ce que je vais dire de l’homme peut aujourd’hui se traduire pour la femme. La virilité pour l’homme, la féminité pour la femme, sont des points nodaux du besoin de reconnaissance. L’adolescent est sommé de démontrer « qu’il est un mec », il est raillé sur la moindre faiblesse à ce sujet. L’appelé du service militaire, le bizut de prépa retrouvent ses situations qui vont jusqu’à l’humiliation pure et simple, voire le viol dans certains cas tragiques. La compétition de virilité est le cas emblématique de toutes nos rivalités. Jean-Baptiste, prêtre juif, est eunuque de ce point de vue : alors qu’en tant que prêtre il aurait du vivre à Jérusalem, au temple, en portant le vêtement rituel, il vit dans le désert et on ne le voit jamais accomplir de sacrifices d’animaux. Il s’habille en peau de bête[85] au lieu de porter le vêtement sacerdotal, l’ephod. Jean se proclame indigne d’accomplir sa charge, il revendique son im-puissance.  Il rejette la prétention orgueilleuse, la rivalité : « je ne suis pas le Messie, je ne suis pas le grand prophète, je ne suis pas Elie ». Il reste à l’écart des compétions narcissiques du monde. Ainsi, il se pose solidaire des pécheurs qu’il baptise. Enfin, « eunuque » est un handicap. Jésus le signale par la mention de la nature. Le consacré doit se vivre charnellement solidaire des pauvres, des malades, des handicapés. Pour moi, me revendiquer eunuque c’est affirmer devant les malades de l’hôpital saint Louis, de plein droit, et au nom même de mon Jésus, que je suis l’un des leurs. Au lieu de débarquer dans la chambre en affichant insolemment ma supériorité de bien-portant, je suis invité par le christ à être fier de mon propre handicap et à y voir la source de ma légitimité en tant qu’aumônier. Le jour où j’ai compris ça fut délicieux.

7) Normes catholiques :

Dans la première partie, j’ai évoqué les normes proprement catholiques que nous sommes tentés d’ajouter à celles du monde. Je voudrais brièvement montrer que Jésus les a spécialement subverties.

a) La sainte Mort :

Il y a d’abord la bonne manière de mourir. Mourir saintement, n’est-ce pas, c’est mourir en paix, sans se plaindre, en acceptant ce qui vous arrive et en restant joyeusement convaincu que Dieu vous sauve ? Problème : Jésus n’est absolument pas mort comme ça. Il est mort en ayant peur, au point de souffrir d’hématoptysie, il est mort en hurlant, il est mort en demandant « pourquoi » ? Ce qui ne doit pas nous amener à inverser le problème, à déclarer que le saint devrait mourir en hurlant. Mais qui nous conduit à un aveu plus simple et plus humiliant : on meurt comme on peut ! Pas comme on voudrait. Et on en a le droit !

b) La Mère :

Dans la vulgate catholique, toute femme est faite pour être mère, et toute femme devrait être infiniment heureuse d’être mère. Nous sommes capables, Dieu merci, de discours sublimes en faveur des femmes qui ont été blessées dans leur maternité, qui n’ont pu l’accomplir comme elles l’auraient voulu ou oui qui -hélas- ont perdu un enfant. Nous pouvons parler aux femmes qui découvrent que leur enfant quitte le chemin souhaité pour lui. Mais nous n’avons à peu près rien à dire aux femmes qui n’aiment pas leur propre maternité. Sauf à les culpabiliser en leur renvoyant d’elles-mêmes une image de monstre. Nous jugeons absolument normal qu’un pompier soit pompier pour gagner sa vie, sans y trouver aucune satisfaction personnelle forte, mais nous sommes scandalisés qu’une mère ne s’enthousiasme pas d’être mère. Or, le fait existe, dans une proportion non nulle et l’expérience prouve que ces mères-là ne sont pas des mauvaises mères, de même que les pompiers qui veulent simplement gagner leur vie sont de bons pompiers. Là aussi, l’évangile est subversif. Toute la Tradition nous dit que Marie a été exceptionnellement heureuse d’être mère, et mère de ce fils-là. J’en suis personnellement convaincu. Mais l’évangile ne met absolument pas cette dimension-là en avant ; jamais nous ne voyons Marie pouponner, jamais nous n’entendons les échanges tendres et aimants qu’elle a eus avec son fils, jamais nous ne l’entendons rendre grâce pour la douce joie d’être mère. Les rares textes d’évangile qui concernent Marie sont des textes de combat ; le Magnificat, dont il faut entendre l’étonnante violence, la fuite en Egypte, la profonde angoisse de savoir que des enfants nombreux ont été assassinés à cause de son fils, les échanges brutaux avec son fils :

« Pourquoi nous as-tu fait cela, nous t’avons cherché avec angoisse ! » « Quoi, entre toi et moi ? « Ne saviez-vous pas que je devais être aux affaires de mon Père ? N’appelez personne sur terre Père[86], qui est ma mère, qui sont mes frères [87]? Celui qui ne hait pas son père et sa mère n’est pas digne de moi[88]. Je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère »[89].

Et finalement, la présence tragique de Marie au pied de la croix. Michel Henry a vigoureusement remis en avant ces aspects de l’évangile. Avant lui, Saint Louis-Marie Grignon de Montfort avait vu lucidement cet aspect. Il fait de la Vierge un chef de guerre, « la générale des armées du Christ », « l’exterminatrice de l’adversaire »[90]. Marie doit établir militairement son propre règne avant le retour du Christ. « Le pouvoir de Marie sur tous les diables éclatera particulièrement dans les derniers temps »[91]. Encore une fois, ne nous méprenons pas : l’évangile ne dit pas que seule la mère douloureuse est une sainte mère, ce serait criminel. Mais l’évangile donne le droit à la femme de ne pas toujours trouver sa propre maternité enthousiasmante, loin s’en faut ! Cela ne fait pas d’elle une mère indigne. Ce point, on s’en doute, a des liens très forts avec la question de l’avortement.

VI. Synthèse :

En s’identifiant au pauvre, y compris au criminel, Jésus brise nos normes, nous interdit de juger la vie selon ces normes. Il me pousse à me réconcilier avec ma pauvreté, à reconnaître mon péché. Il m’appelle à me déclarer inconditionnellement solidaire de tout homme. Ce faisant, Jésus libère non seulement le pauvre, mais tout homme, en l’appelant à contempler la valeur inconditionnelle et définitive de sa vie. La phrase « Je suis la vie » prend son sens le plus vrai, le plus total : Jésus est déjà, dans tout homme, ce qui lui donne d’être vivant. Jésus est déjà, en tout homme, y compris l’agonisant, l’embryon handicapé, le criminel, ce qui fait que sa vie est inconditionnellement et définitivement sacrée. La lutte contre l’avortement est depuis les origines de l’église catholique l’un des lieux majeurs où vivre concrètement cette foi.

Ici se trouve la bonne nouvelle pour nous, qui visitons les malades. Cet apostolat est éprouvant ; il nous accule à des questions douloureuses : suis-je utile, alors que les malades de mon hôpital meurent ? Est-ce que je ne leur complique pas la vie, alors que plusieurs d’entre eux m’ont demandé de ne plus les déranger, est-ce que je sais trouver les mots qui sont à la hauteur du scandale qu’ils vivent ? Jésus détruit cette culpabilisation. Non, évidemment, je ne suis pas à la hauteur ! Personne n’est à la hauteur du mystère de la croix, personne sauf Jésus lui-même. Mais la question n’est pas là. En entrant dans la chambre des malades, je n’apporte aucune richesse susceptible de guérir ce malade. Je viens faire tout autre chose. Je viens lui redécouvrir la valeur de sa vie. Je lui viens lui montrer par la gratuité même de ma présence, que sa propre vie est inconditionnellement sacrée. Ce faisant, je reçois la même révélation pour moi. Ma valeur ne se mesure pas au pourcentage de malades qui estiment aller mieux après mon passage, ma valeur se révèle au fait que Jésus lui-même, à l’heure ultime, se réjouit de me savoir au pied de sa croix. C’est toute la valeur du fait d’aller prier avec le comateux : cet acte ne fait plus rien d’autre que me tenir debout au pied de la croix.


 

     Conclusion générale :

I. Notre Parcours :

En raison du progrès technique, la vie est aujourd’hui encerclée de normes qui ne lui accordent qu’une valeur conditionnelle. A travers elle, notre orgueil voudrait se recréer pour se libérer du fardeau d’avoir à porter le sens de sa vie. Ces normes sont impossibles à remplir, elles conduisent à la mort. Le monde profane lui-même s’en inquiète et cherche à résoudre cette contradiction. Il est impossible que la vie ne vaille que sous conditions. Car seule la vie réelle permet de poursuivre des buts. La vie réelle, aussi imparfaite soit-elle, est la condition de possibilité de toute valeur. La tentation de la vie de s’instrumentaliser elle-même au profit de la réalisation de valeurs extérieures lui vient de son propre travail. Dans l’action, je ne dois pas me regarder moi-même, je dois fixer les yeux sur le but ; j’oublie alors que ce n’est que la vie en moi qui permet l’accomplissement de ce but. L’action suprême est celle où la Vie se donne elle-même comme objectif ; c’est le sacrifice au sens le plus noble. La croix en est l’exemple absolu. Par sa croix, Jésus a cassé toute logique rentable et subverti toutes les normes, il s’est identifié au pauvre. Il me pousse à faire de même pour retrouver la valeur absolument inconditionnelle de ma propre vie. Cela m’oblige à me revendiquer solidaire du plus pauvre, même du pécheur. A l’hôpital, univers particulièrement sensible à ces risques, nous devons lutter contre le système des normes, nous avons le devoir d’annoncer cette bonne nouvelle, nous avons aussi la possibilité magnifique de la recevoir pour nous-mêmes.

II. Eschatologie :

Enfin, nous espérons et demandons chaque jour dans le Notre Père que vienne enfin le Royaume, la résurrection de la chair, le jugement dernier. Au ciel, que ferons-nous ? Rien. Plus aucune norme ne sera à remplir, plus aucune condition ne sera posée. La Vie apparaîtra à tous sous sa gratuite splendeur. Pleinement vivants, libérés de ce qui entrave la Vie, nous jouirons et serons éternellement la jouissance de la Vie elle-même. C’est cela que nous apportons et vivons déjà dans les chambres des malades.

III. Envoi :

J’ai maintes fois parlé de solidarité. Il temps de passer aux actes : Je suis convaincu, sans réserve, que l’embryon est un être humain, je suis convaincu que l’IVG n’est jamais une vraie solution, et j’ai essayé de défendre devant vous que toute vie, de la conception à la mort naturelle, a une valeur inconditionnelle. En même temps, dans mon hôpital, à saint Louis, il y a 6 lits d’IVG. Cet hôpital dont je suis fier d’être l’aumônier, cet hôpital où j’entre en souriant. Ces 6 lits d’IVG que je ne verrai jamais, où on ne m’appellera jamais, j’en suis, aussi, l’aumônier, j’en porte aussi, la responsabilité. Dans ces lits, c’est moi qu’on avorte. On blesse en moi ma fragilité chaque fois qu’on tue un homme de ne pas être selon les normes ; on tue en moi la joie gratuite de vivre en exigeant que je prouve ma normalité. En même temps, la possibilité de n’accorder la vie que sous conditions est elle-même inscrite en moi. C’est moi qui avorte. Moi qui n’accorde à l’homme de vivre que s’il me convient. Je revendiquerai cette responsabilité au jugement dernier. C’est à ce prix que sans démagogie j’ai le droit de dire ce qui fait ma plus grande fierté :

« Je suis de l’hôpital saint Louis ».


 

 

     Annexes :

 

I. Bibliographie :

1) Manuels :

Roberto ANDORNO, La Bioéthique et la Dignité de la Personne, PUF, coll. « Médecine et Société », Paris, 1997. Une bonne mise au point sur els enjeux éthiques de la biotechnologie,

Lucien SFEZ, Le Rêve biotechnologique, PUF, coll. « Que Sais-Je » ? n° 3598, Paris, 2001 ; une présentation claire et vive des utopies sur l’homme,

Noëlle LENOIR & Bertrand MATHIEU, Les Normes internationales de la Bioéthique, PUF, coll. « Que Sais-Je » ? n° 3356, Paris, 2ème éd., 2004 ; un bon état des grands textes de droit en bioéthique ;

2) Ouvrages de Fond :

Didier SICARD (dir.), Travaux du Comité consultatif national d’Ethique, 20ème Anniversaire, PUF, coll. « Quadrige », Paris, 2003, l’ensemble des textes de ce comité, exemplaire par son sérieux et la tenue de ses argumentaires ;

Jean-Yves LE NAOUR & Catherine VALENTI, Histoire de l’Avortement, 19ème-20ème Siècle, Seuil, coll. « L’Univers historique », Paris, 2003 ;

Roger BESSIS, Qui sommes-nous avant de Naître ? Calmann-Lévy, Paris, 2007 ; ces deux ouvrages sont d’excellents exemples de la manière dont les partisans déclarés de l’avortement « bougent » eux-mêmes et réfléchissent avec honnêteté ;

Henri ATLAN & Mylène BOTBOL-BAUM, des Embryons et des Hommes, PUF, coll. « Science, Histoire et Société », paris, 2007 ;

Luc BOLTANSKI, La Condition fœtale, Une Sociologie de l’Engendrement et de l’Avortement, NRF, coll. « essais », Paris, 2004 ; une analyse serrée des contradictions de la théorie de l’avortement ;

Yves MICHAUD, Précis de Recomposition politique, des Incivismes à la Française et de quelques Manières d’y remédier, Flammarion, coll. « Climats », Paris, 2006 ;

Michel HENRY, Paroles du Christ, Seuil, Paris, 2002, la plus belle défense philosophique de la Vie.

3) Evangelium Vitae :

Jean-Paul II, Evangelium Vitae, lettre encyclique sur l’évangile de la Vie, 25/03/1995 ; le texte du magistère le plus fondamental et le plus beau sur notre sujet.

4) Utilisés dans ce Texte :

Louis ALTHUSSER, Sur la Reproduction des Rapports de Production, PUF, coll. « Actuel Marx, Confrontation », Paris, 1995 ;

Pascal BRUCKNER, L’Euphorie perpétuelle, Essai sur le Devoir de Bonheur, Grasset, Paris, 2000 ;

Sybille CHAPEU, Délier les Liens du Joug, trois Prêtres et un Pasteur dans la Guerre d’Algérie, GRHI, Université de Toulouse II, Toulouse, 1996 ;

Gilles DELEUZE, « Contrôle et Devenir » & « Post-Scriptum sur les Sociétés de Contrôle », in Pourparlers, Minuit, coll. « Reprise », Paris, 2003 ;

Jean-Claude GUILLEBAUD, La Tyrannie du Plaisir, Seuil, coll. « Points » n° P668, Paris, 1998 ;

Louis-Marie GRIGNION de MONTFORT, Le Livre d’Or, nouvelle cité, Paris, 1989 ;

André MALRAUX, les Conquérants, in Œuvres complètes t. I, Gallimard, coll. « Pléiade » n° 70, Paris ;

Yves MICHAUD, L’Art à l’Etat gazeux, Stock, coll. « les Essais », paris, 2003 ;

Jacques MILLIEZ, « Interruption médicale de la grossesse, l’avenir prévisible », in Hôpitaux magazine, Santé et Société,  n° 7, 3ème trimestre 2008 ;

Antoine de SAINT-EXUPERY, Pilote de Guerre, in Œuvres, Gallimard, Pléiade, n° 98, Paris, 1990 ;

Jean-Paul SARTRE, « Entretiens avec Bernard Dort », in Un Théâtre de Situations, Gallimard, coll. « Folio Essais », Paris, 1992 ;

Jean-Paul SARTRE, Bariona, in Théâtre complet, Gallimard, coll. « Pléiades » n° 512, Paris, 2005 ;

Jean-Paul SARTRE, « On naît plusieurs Socrate, on meurt un seul », in Les Temps modernes, n° 632/33/34, juillet-octobre 2005, Paris ;

Jean-Paul SARTRE, Les Mots, Gallimard, coll. « Folio » n° 607, Paris, 1964 ;

Jean-Paul SARTRE, Cahiers pour une Morale, Gallimard, NRF, coll. « Bibliothèque de Philosophie », Paris, 1983 ;

Jean-Pierre WAGNER, Henri de Lubac, Cerf, Paris, 2001.

 

 


 

II. Index des Noms propres :

 


Aline M......................................................................... 18

Althusser L.............................................................. 5, 33

Atlan H.......................................................................... 20

Augustin (St)............................................................... 34

Beauvoir S. de.............................................................. 25

Benoît XVI.................................................................... 10

Bessis R............................................................ 18, 19, 20

Boltansky L................................................ 12, 18, 23, 32

Botbol-Baum M........................................................... 20

Bruckner P...................................................................... 9

Chapeu S...................................................................... 28

Collège des Bernardins......................................... 10, 30

Colombani M.-F........................................................... 18

Concile de Vatican II................................................... 32

Cousteau J.-Y............................................................... 15

Darwin C....................................................................... 28

de Lubac H................................................................... 16

Deleuze G...................................................................... 10

Di Caprio L...................................................................... 8

Elizabeth (Ste).............................................................. 32

Fanon F........................................................................ 28

Florant O...................................................................... 10

Foucault M................................................................... 10

Gaulle Ch. de.................................................................. 5

Gilbert W....................................................................... 14

Guillebaud J.-C............................................................... 7

Habermas J................................................................... 13

Henry M............................................................ 14, 29, 41

Hitler A.................................................................... 26, 39

Jean-Baptiste (St).................................................. 32, 39

Jean-Paul II................................................... 3, 13, 20, 32

Jésus 10, 16, 18, 19, 30, 31, 33, 34, 36, 37, 38, 40, 41, 43

Lauer S............................................................................ 7

Lénine V.I..................................................................... 33

Louis-Marie Grignon de Montfort (St)..................... 41

Malraux A............................................................... 18, 25

Marie (Ste).................................................. 31, 34, 37, 40

Masamume S............................................................... 13

Michaud Y.................................................................. 6, 8

Milliez J......................................................................... 24

Moss K......................................................... 8, 22, 23, 24

Mouglalis A................................................................... 1

Onfray M................................................................ 13, 18

Paccalet Y..................................................................... 15

Pasolini P.P................................................................... 23

Pélage............................................................................ 33

Pierre (St)...................................................................... 32

Royal S............................................................................ 7

Saint-Exupéry A. de.................................. 18, 26, 30, 36

Sarkozy N........................................................................ 7

Sartre J.-P................................................... 18, 25, 28, 29

Séguy J......................................................................... 41

Sicard D........................................................................ 12

Solomon R.................................................................... 12

Sundsbo Solve............................................................. 22

Tapie B.......................................................................... 10

Tarantino Q.................................................................... 8

Térésa de Calcutta (Bse)............................................ 37

Villemot M.................................................................... 23

Vito Dany de................................................................ 14

Wagner J.P................................................................... 16

Wilde O......................................................................... 22


 


 

 

III. Table des Matières :

 

Toute Vie vaut la Peine : 1

Introduction générale : 3

1) Message central : 3

2) Plan : 3

3) Précaution : 3

Première Partie : La Vie sous Conditions : 5

I. Introduction : 5

1) Principe : 5

2) Plan : 5

II. Le Système des Normes : 5

1) Introduction : 5

a) Normes : 5

b) Définition : 6

2) Les nouvelles Normes : 6

a) Productivité : 6

b) Démultiplication des Critères : 7

c) Loisirs : 7

d) Jeune, mince, sexy : 8

e) La Communication : 9