15.04.2010

Onction des malades

 

Publié avec l'autorisation du

Père VILLEMOT Matthieu Paris                                                                              
Aumônier de l’Hôpital saint Louis
154 bis rue st Maur
75011 Paris

Le jeudi 15/04/10

 

La Danse du Malade

 

L’onction des malades révèle la vérité du corps humain : le corps humain n’est pas un objet figé, mais l’expression charnelle de l’amour divin par lequel et pour lequel il a été créé, amour qui lui assure de ressusciter. Je vais d’abord commenter le texte de l’onction de David, c’est pourquoi je vous en ai donné une représentation juive. Je ferai un parallèle avec la résurrection du Christ puis conclurai en montrant que je vis la même chose à St Louis1.

L’onction de David est la plus solennellement décrite de toute la Bible :

« Le Seigneur dit à Samuel : “ (…) Je t’envoie chez Jessé le Bethléémite, car j’ai vu parmi ses fils le roi qu'il me faut”. (…) Samuel fit ce que le Seigneur avait dit, il arriva à Bethléem et les anciens de la ville vinrent en tremblant à sa rencontre. On dit : “C’est une heureuse occasion qui t'amène” ? Il répondit : “Oui. C'est pour sacrifier au Seigneur que je suis venu. Sanctifiez-vous et vous viendrez avec moi au sacrifice”. (…) Quand ils arrivèrent, Samuel aperçut Eliav et se dit : “Certainement, le messie du Seigneur est là, devant lui”. Mais le Seigneur dit à Samuel : “Ne considère pas son apparence ni sa haute taille. Je le rejette. Il ne s’agit pas ici de ce que voient les hommes : les hommes voient les apparences, mais le Seigneur voit le cœur”. Jessé appela Avinadav et le fit passer devant Samuel, mais Samuel dit : “Celui-ci non plus, le Seigneur ne l’a pas choisi”. (…) Jessé fit ainsi passer sept de ses fils devant Samuel et Samuel dit à Jessé : “Le Seigneur n'a choisi aucun de ceux-là”. (…) “Les jeunes gens sont-ils là au complet” ? Jessé répondit : “Il reste encore le plus jeune ; il fait paître le troupeau”. Samuel dit à Jessé : “Envoie-le chercher. Nous ne nous mettrons pas à table avant son arrivée”. Jessé le fit donc venir. Il était roux, il avait de beaux yeux, et une belle tournure2. Le Seigneur dit : “Lève-toi, donne-lui l’onction, c’est lui”. 13 Samuel prit la corne d'huile et il lui donna l’onction au milieu de ses frères et l’Esprit du Seigneur fondit sur David à partir de ce jour »3.

« Les hommes regardent les apparences, Dieu regarde le cœur ». On pensera que Dieu se détourne du corps vers l’âme. Ce texte justifierait le mépris du corps. Mais le texte dit que David est beau. La suite ne cesse de mettre en scène son corps. Par contre, il dénonce les préjugés sur le corps de David : Jessé a un problème avec son fils David. Samuel qui est l’homme le plus saint d’Israël, vient visiter Jessé, et Jessé laisse un de ses fils aux champs, occupé à un travail servile. C’est insultant pour Jessé comme celui-ci le fait sentir. Le même problème se reproduit après : Jessé envoie ses fils combattre dans l’armée de Saül, sauf David voué à des tâches logistiques à l’arrière4. Il semble que le corps de David ne soit pas conforme aux canons de son père. La mention des cheveux roux est un hapax5 dans la Bible, et ce n’est pas un type sémite. On sait l’importance, au sein d’une famille, d’être réputé ressemblant à tel oncle. David s’est peut-être confronté à la question. Il a même peut-être été soupçonné d’être un enfant illégitime. Ensuite, David est l’homme au sens viril dont la Bible donne la description physique la plus détaillée. Mais ce que j’ai traduit par « belle tournure » est un compliment typiquement féminin. David est jugé efféminé. Pourtant, plus tard, les femmes aimeront le corps de David. David dansera amoureusement devant l’arche pour le plaisir de Dieu et ce comportement scandalisera son épouse6.

Surtout, il faut voir l’aspect sacrificiel de ce texte : Samuel vient dans la famille de Jessé pour sacrifier à Dieu. Or, aucun sacrifice d’animal n’est raconté par le texte. Le sacrifice que Samuel consacre à Dieu par l’onction, c’est David. Comme dira Isaïe7 : « s’il fait de sa vie un sacrifice, il verra une descendance ». La Tora interdit qu’on offre à Dieu un corps animal difforme8. A fortiori, on pensera que seul un corps humain splendide est susceptible d’être offert à Dieu9. Or, le corps que les hommes ont rejeté est le don que Dieu s’est réservé comme sacrifice et qu’il utilise comme arme contre l’ennemi et pour sauver son peuple. Une seule conclusion est possible : Il n’y a pas de corps humain difforme. L’onction de David ne l’a pas mis au-dessus du peuple, mais a fortifié l’élection en tout le peuple. L’élection n’est pas une sélection, c’est presque le contraire10.

L’épisode du combat contre Goliath nous donne la clef des préjugés sur le corps11. Goliath est grand, fort, bourré de muscles ; il porte une armure lourde en bronze ; c’est une statue de bronze. David est jeune, petit, mince, il refuse de porter une armure, car elle l’empêche de marcher, et il va affronter Goliath nu en courant. Mais il est agile et rapide12, et David triomphe13. Les préjugés apparemment esthétiques sur le corps, le déclarant beau ou non, viril ou féminin, camouflent des préjugés sociopolitiques qui justifient des pratiques d’aliénation14. D’ailleurs, durant les innombrables guerres dynastiques qui ponctueront la royauté de David et de Salomon une des armes psychologiques employées consiste à violer les concubines du rival « devant tout le peuple », de manière à briser toute possibilité de réconciliation entre les camps ; dans cette pratique que la bible rapporte avec son habituelle crudité, on voit bien que la « beauté » des concubines est hors de propos15. Ces préjugés isolent. David est laissé seul derrière. L’onction de David lui rend son lien social maximal ; il devient roi, Messie, sauveur du peuple entier. Le combat de David contre Goliath est le combat d’une Forme fixe solitaire contre une Vie dansante unie à tous. Finalement, les préjugés sur le corps désincarnent, ils réduisent le corps vivant à une armure de bronze. Au contraire, le geste si charnel de l’onction rend au corps sa vérité. « Dieu regarde le cœur » ne veut pas dire qu’il méprise le corps mais que lui seul regarde le corps en sa vérité vivante.

Le corps est mouvement, force, désir. Même dans sa formation organique au sein de sa mère, le corps vivant est l’expression d’une force qui l’anime. Le corps animal exprime un désir de survivre et de se reproduire. Mais le désir qui habite le corps humain, c’est l’amour. Façonné dans la glaise par les mains de Dieu, habité dès la création par l’Esprit de Dieu16, le corps humain est l’expression matérielle d’un amour de Dieu et du prochain. Le corps humain, par nature, est une danse liturgique. Par l’onction, Dieu confirme, renforce et manifeste cette vie divine qui est la splendeur du corps, sa liberté et son union aux autres.

[Comme l’a vu saint Augustin, le péché n’est jamais qu’une caricature de l’amour, un amour détourné de sa direction véritable17. Et le péché blesse le corps comme le montrent les fléaux comme la prostitution, la drogue, le dopage, l’anorexie, etc. L’amour véritable voit la beauté de ce corps-là tel qu’il est18. Sartre écrit que l’homme véritablement libre, devant sa partenaire, « conçoit qu’il fallait précisément ce corps-là pour qu’une liberté le ronge et le dépasse vers un projet »19. Vu comme liberté, le corps est toujours beau. Qui aime le corps comme liberté se réjouit de vieillir à ses côtés ; comme dit le héros de Citadelle inquiète de se voir vieillir :

« Dormez rassurée dans votre imperfection, épouse imparfaite. Je ne me heurte point contre un mur. Vous n’êtes point but et récompense et bijou vénéré pour soi-même dont je me lasserais aussitôt, vous êtes chemin, véhicule et charroi. Et je ne me lasserai point de devenir20 ».

Le même mystère se reproduit à Pâques : Les hommes ne voient dans le corps crucifié du Christ qu’un chien en train de crever. Dieu voit le Cœur qui palpite pour donner le salut au peuple. Ce corps brisé est le sacrifice parfait, l’arme qui triomphe de la mort. Ce corps est mouvement ; son cœur ouvert laisse couler un fleuve de vie21, le Ressuscité, pour montrer sa victoire, exhibe fièrement son corps stigmatisé22, on ne peut pas le retenir23, il monte dans la Gloire de Dieu. À la résurrection, les corps humains seront unis au Christ comme le sarment à la vigne24, le corps à la tête25, l’épouse à l’époux26. Face à la gloire du Père, Jésus dansera éternellement sa victoire dans les bras de l’Église son épouse. In Fine, le désir qui forme le corps humain, c’est le désir qu’a le Ressuscité de se l’unir à lui un jour. Pour toutes ces raisons, Jésus félicite Marie de Béthanie de lui avoir donné l’onction27.

À chaque onction, je suis devant un corps épuisé, parfois tragiquement déformé, isolé toujours par la maladie, trop souvent par l’éloignement des siens. On ne montre pas ces corps-là sur nos murs. De trop nombreux catholiques militants me reprochent d’aimer la présence de ces corps-là et m’expliquent que la résurrection ne peut être qu’une métaphore. Certains veulent qu’on tue ces corps et appellent cela « miséricorde ». Nos modernes Tartuffes veulent qu’on leur cache ce sein-là ! Parce qu’au sens strict, ils ne savent pas le voir28. Mais sous mes yeux et par mes mains, Jésus consacre ce corps comme sacrifice de bonne odeur. Par l’onction, le Ressuscité prend ce corps à bout de bras et le montre triomphalement au monde en proclamant : « Vois mes membres, touche-les, sois croyant ». Ce corps retrouve sa force d’amour et son lien avec ses frères au point d’être Sauveur. Jésus confirme par sa propre onction que la vie qui se bat en ce corps est toujours l’amour éternel. La célébration de cette vie en une chair où le monde ne la voulait plus montre qu’elle est invincible en tous. En moi d’abord. En révélant la résurrection à l’œuvre en ce corps, Jésus se montre ressuscité en mes propres blessures, et réveille la même vie en moi. Il casse mes isolements et me révèle ma vérité de chair : L’onction que je donne célèbre jusqu’en ma chair que moi aussi suis quoiqu’il arrive l’œuvre de l’Amour Ressuscité. Comme David, oint du Seigneur, dansait devant l’arche pour charmer le peuple, l’onction de ce malade est commence entre Jésus et moi la danse nuptiale de la résurrection. Comme le demandait le jésuite Gaston Fessard29, chaque onction perfectionne ma propre incarnation.

Signes : 10501

 

1 Ce texte repart d’un « mardi de saint Séverin » sur les paradoxes du corps, dans un cycle réalisé en binôme avec Madame Françoise Lebel que je salue. Il mobilise mes travaux autour de la phénoménologie de Michel Henry et du texte de Husserl « téléologie universelle », Manuscrit E III 5, Ha XV, n° 34, p. 593-597, trad. J BENOIST, in Philosophie n° 21, hiver 1989, p. 3 à 6, tels qu’ils se sont déployés depuis que je suis à st Louis.

2 Je traduis ce verset selon le texte liturgique et la Bible Bayard.

3 1 Sm 16, 1 à 12.

4 1 Sm 17, 12 à 19.

5 Terme technique désignant un mot employé une seule fois.

6 2 Sm 6, 16.

7 Is 53, 10.

8 Par ex., Dt 15, 21.

9 La Tora interdit l’accès au sacerdoce à certains handicapés, Lv 21, 20, mais en aucun cas elle ne leur interdit de vivre eux-mêmes le « sacrifice du cœur » proposé par le ps50 et les prophètes.

10 Cf. le développement de cette idée in Emmanuel LEVINAS, « la laïcité et la pensée d’Israël » in les Imprévus de l’Histoire, Poche, coll. « biblio essais » n° 4296, 1994, p.161 sq.

11 1 Sm 17, 4 sq.

12 I S 17, 48.

13 I Sm 17, 38 sq. & 17,48. C’est une logique de guerre asymétrique, que les américains redécouvrent en Irak : Goliath, grand et cuirassé, symbolise une armée technologique lourde, qu’Israël n’a pas les moyens de vaincre face-à-face. David déploie une tactique de guérilla d’infanterie légère, frappant vite au point faible avant de « décrocher ». De même, les IED afghans savent vaincre les chars lourds américains.

14 Ici, on songera aux travaux de Michel Foucault sur la technologie du pouvoir passant nécessairement par le corps et à l’affirmation de Sartre, selon laquelle la beauté est une aliénation, par ex. Jean-Paul SARTRE, l’Idiot de la Famille, Gustave Flaubert de 1821 à 1857, Gallimard, NRF, coll. « Bibliothèque de Philosophie », Paris, éd. renouvelée, 1988, I, p. 986.

15 2 Sm 16, 22. Dans cet ordre d’esprit, l’intellectuel communiste Paul Nizan (dans Le Cheval de Troie, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », Paris, 2005), remarquait que les canons de beauté d’une société donnée supposent toujours comme condition de possibilité le mode de vie de la classe dominante de cette société ; Kate Moss n’est pas née au Darfour.

16 Gn 2,7.

17 Saint Augustin, Confessions, II, V, 10 sq.

18 St Augustin, Confessions, IV, XII, 18.

19 Jean-Paul SARTRE, Cahiers pour une Morale, Gallimard, NRF, coll. « Bibliothèque de Philosophie », Paris, 1983, p. 524.

20 Antoine de SAINT-EXUPERY, Citadelle, in Œuvres, Gallimard, coll. « Pléiade » n° 98, Paris, 1959, p. 954.

21 Jn 19, 34.

22 Jn 20, 27.

23 Jn 20, 17.

24 Jn 13.

25 1 Co 10, 16 ; 1 Co 12, 27 ; Col 1, 18 ; Eph 4, 4 Sq.; Eph 5, 23 sq.; et al.

26 Apoc 21, 2.

27 Jn 12, 7.

28 Molière, Tartuffe, Acte III, Scène 1 : « cachez ce sein que je ne saurais voir ».

29 Gaston FESSARD : « Connaissance de Dieu et Foi au Christ » § 76, in La Lettre de l’Esprit, Mélanges offerts à Michel Sales, Ecole cathédrale, Parole et Silence, Paris, 2005, p.230.

 

25.03.2010

Qu’est-ce que l’Être humain ?

Avec l'autorisation du

Père VILLEMOT Matthieu Paris,

Aumônier de l’Hôpital saint Louis Collège des Bernardins

154 bis rue st Maur, Jeudi des Bernardins

75011 Paris

2009-2010

Le jeudi 25/03/10

« Qu’est-ce que l’Homme » ? C’est la question par laquelle Kant définissait la philosophie[1] car la question est aussi ancienne que la philosophie elle-même. Aristote cherchait déjà à définir l’homme et proposait à la fois « animal rationnel » et « animal politique ». On a plus oublié la définition de Platon, qui fait de l’homme un « bipède sans plume »[2], définition moins majestueuse mais qui insère l’homme dans l’ensemble du règne vivant. La définition de l’homme est notablement plus problématique qu’une autre : Les philosophes sont rarement en désaccord sur la définition de la chaise ou de la vache, mais ils sont tout aussi rarement d’accord sur la définition de l’homme. Ce désaccord n’est pas seulement un débat d’intellectuels qui se prennent trop au sérieux. Il traverse tragiquement l’histoire la plus concrète des hommes. Le Grec s’interroge sur l’humanité de son esclave[3], Aristote compare la femme à un monstre au sens clinique[4], le conquistador a des doutes sur l’humanité de l’amérindien, Gobineau s’étonne de l’interfécondité du nègre et du blanc[5], le tchékiste qualifie le koulak de « rat puant », et le SS voit dans le juif un sous-homme. Ulrike Meinhof, de la Rote Armee Fraktion, compare les policiers à des chiens qu’il faut abattre. On se demande si l’embryon ou le comateux sont des hommes, et certains philosophes comme Stéphane Chauvier[6], répondent non. Nos conseils d’éthique réfléchissent sur le statut de l’embryon ou de l’individu en état végétatif, les cognitivistes cherchent un ordinateur humain, Le mouvement antispéciste nie la réalité de la distinction entre homme et animal ; la Grande-Bretagne a autorisé la production de « chimères », des cellules obtenues par croisement artificiel entre une cellule humaine et une cellule animale[7]. Quid du clone si demain on en crée un ? La question va de l’hilarant au tragique, se déplace, porte sur une catégorie puis sur une autre, mais ne cesse pas.

Descartes a proposé de répondre à la question par un test expérimental discriminant les hommes de ce qui n’est pas humain. Il a été fasciné par les automates qui ont fait de son vivant des progrès de géant. L’automate de salon est fabriqué pour singer l’homme, et provoque la question : et s’il y arrivait vraiment ? Pourrait-on fabriquer un automate si bien conçu que je le prendrais pour un homme ? Descartes répond :

« On peut bien concevoir qu’une machine soit tellement bien faite qu’elle profère des paroles, (…) mais non qu’elle les arrange diversement pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence »[8].

Descartes affirme que jamais une machine ne réussira à être aussi cohérente qu’un homme. Ce qui fait de la cohérence logique le critère de l’humain. Les cognitivistes ont modernisé le test cartésien, et défendent que les automates le réussiront un jour. Turing, l’un des pères de l’intelligence artificielle, propose de faire dialoguer un homme et un ordinateur via des voix synthétiques ; puis de demander à un expérimentateur qui ne les voit pas mais les entend de distinguer l’homme de la machine. Il affirme qu’un jour des machines gagneront ce test[9], parce que leurs réponses seront plus rapides et plus cohérentes. Nous n’en sommes pas si loin : un homme qui exécute sans le dire les ordres d’un ordinateur dissimulé fera aisément croire à un joueur d’échec qu’il joue contre un homme. Par contre, un enfant ne peut réussir le test de Descartes avant six ou sept ans, un schizophrène a toutes les chances d’échouer. Alors, en appliquant à la lettre le test cartésien, il faut conclure que les ordinateurs seront un jour plus humains que les malades mentaux, les embryons, les handicapés. Ce qui souligne que risquer une définition de l’humain est un acte dangereux qui conduit facilement à être complice d’horreurs.

Je vais à mon tour prendre le risque. Je vais tenter une définition de l’humanité. Pour ce faire, je vais justement constater que l’homme est le seul animal qui s’interroge sur sa propre nature. Les fourmis noires sont « convaincues » que les fourmis rouges ne méritent pas de vivre, mais ne se posent pas de questions métaphysiques sur elles-mêmes. L’homme, lui, est par nécessité responsable de lui-même. « Responsable » signifie « qui doit répondre ». L’homme doit répondre de lui-même, il doit répondre à la question « qui suis-je » ? L’homme ne peut pas avoir à lui-même un rapport seulement factuel, empirique, du type : « je fais 1 m 81 et pèse 70 kgs ». Il doit aussi avoir à lui-même un rapport moral de type : « voilà comment je choisis de répondre de moi-même ». Comme l’avait compris Kant, cette responsabilité-là est le fondement de toutes les autres et de toute moralité. La fourmi rouge vit en fourmi rouge, la question de savoir si elle a moralement raison ou tort de génocider les fourmis noires à chaque occasion ne se pose pas. C’est comme ça, c’est tout. C’est parce que l’homme s’interroge sur ce qu’il est qu’il a à la fois la possibilité et la nécessité de s’interroger sur la valeur de ses comportements.

Cette responsabilité est simultanément personnelle et collective. Je ne peux pas m’interroger sur qui je suis sans me demander qui est l’homme en général, et réciproquement. Prenons un exemple simpliste : si je décide que je suis « un blanc », si je fais de cette caractéristique un élément essentiel de ma définition, au point d’en faire une supériorité, je suis acculé à admettre que tout blanc est intrinsèquement supérieur à tout noir. Je m’interdis de préférer la poésie d’Aimé Césaire à celle d’Aragon ou la musique de Rhoda Scott à celle de Mylène Farmer. En poussant le raisonnement à la limité, le paranoïaque mégalomane posera que lui et lui seul est génial. Mais il a besoin d’imposer à tous ses proches de reconnaître cette supériorité. Sans cette reconnaissance, sa supériorité restera pour lui-même une abstraction. Du coup, sa tentative de se poser contre toute l’humanité le pose encore dans l’humanité et le pose encore responsable devant l’humanité. En répondant de lui-même, l’homme est voué à répondre de tous, positivement ou négativement, pour les regarder comme frères ou pour les haïr.

Là commence un paradoxe : le ségrégationniste -celui qui nie l’humanité d’autrui- ne peut pas renoncer à être responsable de celui à qui il a nié la qualité d’homme. Il est même obligé de constater que le soi-disant « sous-homme » est aussi responsable de lui. Lors de la révolte de Spartacus et des milliers d’esclaves, Rome tremble à l’idée que cette armée d’esclaves en fuite pourrait venir saccager Rome, c’est-à-dire que Rome s’interroge sur la manière dont Spartacus sera responsable de Rome. Hitler a personnellement aidé le médecin juif Eduard Bloch, médecin de sa mère, à quitter l’Autriche avant qu’il ne soit trop tard[10]. Hitler a ainsi admis que sa mère avait été soignée par un soi-disant sous-homme. Il y a au moins un juif dont Hitler a du reconnaître la responsabilité humaine. Cette exception n’est pas une circonstance atténuante qui prouverait que même lui a eu un geste d’humanité : c’est tout au contraire l’aveu froid de sa duplicité. Il savait que les juifs étaient des hommes, non des rats ou des cafards, puisqu’il reconnaissait officiellement que l’un d’eux avait eu assez d’humanité pour soigner sa mère. Chaque fois que je déshumanise un homme, chaque fois que je pose une ségrégation entre hommes, je demeure responsable des hommes que j’ai dénigrés et surtout, à mon corps défendant, je me retrouve un jour ou l’autre acculé à reconnaître la responsabilité de ces hommes sur moi. Or, reconnaître que ces gens sont responsables de moi, c’est déjà les reconnaître comme hommes.

On peut redire cela d’une autre manière : la ségrégation ne marche jamais. Entendons-nous : empiriquement, la ségrégation marche bien, trop bien même. Il est tragiquement facile de priver des pans entiers de l’humanité de leurs droits fondamentaux. Il est étonnamment facile de pousser de vastes populations à se résigner à leur propre ségrégation. Mais d’un point de vue métaphysique, la ségrégation se contredit elle-même à la racine. Le raciste, l’esclavagiste, le sexiste, reconnaît d’une main à sa victime l’humanité qu’il lui dénie de l’autre main. C’est ce paradoxe qui de tous temps a permis aux victimes de ségrégation de comprendre l’absurdité de leur sort et de revendiquer l’humanité qu’on leur avait cachée.

Cette coresponsabilité, il faut l’étendre même aux coupables. À première vue, il semble qu’un procès pénal coupe l’humanité en deux : les victimes innocentes qui retrouvent leurs droits et les coupables qui sont condamnés. L’opinion publique lit facilement comme cela tout fait divers sordide. En fait, cette logique ne mène pas à la justice, elle mène au lynchage. Elle déshumanise le coupable. Les articles à sensations décrivent facilement le criminel comme un « monstre » si pas « un animal » ou « un chien ». Cette idée a elle-même des enracinements dans la tradition philosophique. Spinoza écrivait :

« Un cheval en effet est excusable d’être cheval et non homme : mais néanmoins, il doit être cheval et non homme. Celui qui devient enragé par la morsure d’un chien est excusable, mais on a pourtant le droit de l’étrangler. Et celui enfin qui ne peut gouverner ses désirs ni les maîtriser par la peur des lois est certes justifiable en raison de sa faiblesse, mais il périt nécessairement »[11].

Les grands procès totalitaires du 20ème siècle regorgeront d’insultes de ce genre, telles que les célèbres « vipères lubriques » de Vychinski condamnant des trotskystes[12]. En vérité, il n’y a procès équitable que lorsque la société qui condamne le coupable se reconnaît encore responsable du condamné et reconnaît encore au condamné sa propre responsabilité. La justice démocratique se reconnaît au soin méticuleux qu’elle met à conserver au pire des salauds tous les droits de la défense. C’est l’honneur d’une démocratie. En conservant les droits de l’accusé, la société lui donne la possibilité de faire appel de sa condamnation. Autrement dit, au moment même où elle condamne le coupable, la société démocratique lui reconnaît encore une vraie responsabilité sur elle, un vrai droit d’accuser à son tour. Ce fut l’attitude étrangement noble du tyran Ceausescu lors de son procès inique.

Allons plus loin dans cette coresponsabilité. Reconnaître l’autre comme véritablement coupable, c’est reconnaître en lui une possibilité présente en tout homme. C’est reconnaître qu’il me montre ce dont moi je suis capable. Loin de me déresponsabiliser, le verdict pénal de condamnation me dit : « tu seras traité de même si tu agis comme lui ». C’est le fond de la coresponsabilité que j’essaye de cerner aujourd’hui : en me posant responsable devant tout homme, en constatant que tous sont responsables devant moi, je pose que les possibles des hommes sont les mêmes en tous. Le raciste blanc prétend que la culture noire ne vaut rien, mais ne peut empêcher le succès du jazz chez les jeunes blancs.

Tout en assumant la fragilité et le provisoire de cette définition, je dirai ceci : l’homme est l’animal responsable de soi, qui ne découvre la véritable étendue de ses capacités qu’en exerçant sa coresponsabilité envers et avec tous les hommes. Il est responsable de soi à l’échelle personnelle, chacun devant répondre de soi, il est responsable de soi à l’échelle de l’humanité toute entière, chacun devant à la fois se reconnaître responsable devant tous et devant reconnaître que tous sont à leur manière responsables de lui. Ce faisant, chaque homme éprouve que dans le meilleur comme dans le pire, les hommes sont en principe tous capables des mêmes choses.

Cette définition ne tombe pas du ciel. Elle part de la « règle d’or » présente avec des variantes dans bien des cultures : « fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent »[13]. Elle s’enracine dans celle d’Aristote faisant de l’homme un animal politique, puisque la politique grecque est l’art de se reconnaître responsables les uns devant les autres sur l’agora. Elle passe par Kant et son impératif catégorique : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle »[14]. On peut citer la morale de Lévinas, selon laquelle chacun doit se reconnaître absolument responsable de tous[15]. Je me se sers massivement des travaux de Sartre sur les contradictions de l’esclavagiste, du raciste, de l’antisémite. Il faut signaler les travaux de Husserl et après lui des psychologues phénoménologues comme Binzwanger sur la maladie. En résumant, la phénoménologie enseigne qu’on n’a véritablement compris une maladie seulement quand on a compris qu’elle révèle un possible présent en tout homme. Toute vision humaine est apte à la myopie. Toute intelligence humaine est apte à la paranoïa. Toute volonté humaine est apte au crime. La plus belle formulation a été donnée par Mr André Glucksmann :

« Hitler, c’est moi[16] ».

Finalement, en constatant que l’homme est perpétuellement convoqué à répondre de lui-même devant lui-même, il découvre qu’il n’est pas un être clos sur lui-même, enfermé dans sa propre essence finie. Il est ouvert à plus grand que lui. Il se rapporte à lui-même, personnellement et collectivement, via un ensemble de valeurs, un sens universel, il est ouvert au Vrai et au Bien. Il est obligé de constater que ce Vrai, ce Bien, ne sont ni blancs ni noirs, ni juifs ni païens, ni maître ni esclave, ni masculin ni féminin, seulement donné à l’humain en tant qu’humain. Ce vrai et ce bien se posent comme transcendants. Bref, l’homme ne se rapporte à lui-même qua via l’appel que Dieu lui lance. Dans l’orbite de la théologie catholique, je citerai Henri de Lubac qui montre combien l’homme est en son être appelé par les autres hommes et par Dieu. L’homme est cet être responsable de soi qui n’accomplit pleinement sa responsabilité devant lui-même qu’en se posant responsable simultanément devant tout homme et devant Dieu.

« Point de personne isolée, chacune, en son être même, reçoit de toutes et chacune, et de son être même doit rendre à toutes ». « L’appel à la vie personnelle est une vocation, un appel à jouer un rôle éternel »[17].

L’appel de Dieu résonne via la médiation de l’humanité de Jésus-Christ. Jésus-Christ sur la croix a totalement porté cette responsabilité. La croix révèle ultimement qui est l’homme : « Voici l’homme », « Vous verrez le Fils de Dieu assis à la droit de Dieu ». La croix est réponse paradoxale et paroxystique à l’appel de Dieu le plus radical : « Non pas ma volonté, mais la tienne », « En tes mains, je remets mon esprit ». La croix revendique une absolue responsabilité sur nous tous ; sur la croix, celui qui est parfaitement sans péché se fait péché pour nous[18], comme dit saint Paul, il se pose en solidarité totale avec tous nos péchés et meurt comme un criminel avec deux criminels. Du point de vue de sa nature humaine, c’est parce que Jésus s’est posé parfaitement responsable de nous qu’il est absolument sans péché. En cela, il est la tête du corps qui est l’église. Il revendique comme sienne toute expérience humaine réelle et possible et les porte en lui à l’instant même où il répond de lui-même.

Je vais tenter d’appliquer ce principe à un cas concret et actuel, celui de l’avortement. Lorsqu’on justifie un IVG, on cite chez l’embryon tel ou tel manque qui aurait rendu sa vie impossible : handicap physique ou handicap social. Les femmes acculées par les malheurs humains à ce choix assurent ne pas pouvoir prendre la responsabilité d’une telle naissance. Mais un IVG ne peut pas être regardé seulement comme l’acte de cette femme-là, c’est bien l’échec de la société à assurer sa responsabilité envers cette femme et cet enfant. Tout IVG est mon échec. Mais la cour de cassation a autorisé sous certaines conditions draconiennes à ce qu’un enfant mort avant la naissance soit inscrit sur le livret de famille. Dans les cliniques d’IVG, un nombre croissant de mères passées par ces heures noires demande aux aumôneries des diverses confessions de célébrer des cérémonies pour l’enfant mort. D’autres mères donnent un nom à l’enfant qu’elles n’ont pas laissé naître. Cette paradoxale et douloureuse responsabilité de la mère sur l’enfant qui n’est pas né est magnifiquement raconté par Madame Sylvia Tabet dans « je n’ai pas vu tes yeux »[19]. Ce sont diverses manières de reconnaître un droit à celui qui n’est pas né. C’est une manière de poser l’humanité de celui qui n’est pas né. L’embryon détruit est reconnu comme une personne humaine puisque la communauté des hommes lui reconnaît encore des droits.

Pour ma part, je poserai ceci : Dans tout avortement, c’est moi qu’on avorte, puisque c’est un homme comme moi qui meurt, et que les faiblesses qu’on invoque chez lui pour avorter sont mes possibles. C’est moi qui avorte, puisque c’est un raisonnement humain qui justifie cette mort. C’est une des raisons pour lesquelles je maintiens que l’embryon est aussi humain que moi ; c’est la raison pour laquelle, lorsque j’ai l’honneur de confesser des femmes qui ont vécu ce traumatisme, je leur promets que leur enfant leur pardonne. Véritablement humain, il est véritablement responsable d’elles. Uni à la passion du Christ par sa mort violente et injuste il est uni à la miséricorde du Christ pour le pécheur.

Nous célébrons aujourd’hui l’annonciation, ce mystère nous montre ce que doit être notre propre responsabilité. Marie reçoit cet embryon-là, et en lui, d’avance reçoit toute l’humanité. Elle en accepte parfaitement, jusqu’au pied de la croix, la responsabilité totale. Elle se reconnaît aussi parfaitement responsable devant cet embryon : « Voici la servante du Seigneur, mon esprit exulte en mon sauveur ». Et ce faisant, coresponsable de l’humanité avec l’Homme-Dieu, elle devient médiatrice de la grâce, médiatrice du médiateur.



[1] Emmanuel KANT, Logique, trad. L. GUILLERMIT, Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », Paris, 2007, p.25.

[2] Platon, Politique, 266 e.

[3] ARISTOTE, Politique, I, 3-4.

[4] ARISTOTE, de la Génération des Animaux, IV, 2, 767 b.

[5] Joseph-Arthur comte de GOBINEAU, Essai sur l’Inégalité des Races humaines, t.1, Firmint-Didot et Cie, Paris, 5 ème éd. S.d., 1 ère éd en 1854, ch. XI, p. 119-120.

[6] Stéphane CHAUVIER, Qu’est-ce qu’une Personne ?, Vrin, coll. « Chemins philosophiques », Paris, 2003

[7] Jean-Yves NAU, Le Monde, 08/09/2007.

[8] René DESCARTES, Discours de la Méthode, cinquième partie, op. cit., p. 120, cité in Aline PELISSIER & Alain TETE, Sciences cognitives, Textes fondateurs, op. cit., p. 231 sq.

[9] Alan TURING, Computing Machinery and Intelligence, 1950, trad. A. PELISSIER, in A PELISSIER & A. TETE, Sciences cognitives, Textes fondateurs, op. cit., p. 255 sq.

[10] http://www.dradio.de/dkultur/sendungen/lesart/868904/ consulté le 04/03/2010 à 23h32. Cf. aussi Brigitte HAMANN. Hitler's Edeljude. Das Leben des Armenarztes Eduard Bloch. Piper Verlag. Munich 2008. p 427.

[11] SPINOZA, Lettre LXXVIII, 1676,

[12] Pour quelques images de ce genre, cf. Nicolas WERTH, 1936-1938, Les Procès de Moscou, Complexe, coll. « Mémoire du Siècle », n°48, Bruxelles 1987, p. 40.

[13] Commission théologique internationale : « à la recherche d’une éthique universelle, nouveau regard sur la loi naturelle », n° 12, (disponible sur vatican.va).

[14] Emmanuel KANT, Fondements de la Métaphysique des Mœurs, trad. Victor DELBOS, Delagrave, Paris, 1977, p. 136.

[15] Emmanuel LEVINAS, Éthique et Infini, Fayard/France Culture, Poche, coll. « Biblio Essais » n° 4018, Paris, 1982, p. ch.8.

[16] André GLUCKSMANN, Le Bien et le Mal, Robert Laffont, Paris, 1997, phrase introductive.

[17] Henri de LUBAC, S.J., Catholicisme, les Aspects sociaux du Dogme, Cerf, coll. « traditions chrétiennes » n° 13, Paris, 1983, p.288.

[18] 2 Co 5,21.

[19] Sylvia TABET, je n’ai pas vu tes Yeux, Hachette, littérature, 2002.

 

10.02.2010

Prêtre en Bioéthique

Avec l'autorisation du

Père VILLEMOT Matthieu Paris,

Aumônier de l’Hôpital saint Louis

Chapelle de l’Hôpital Saint Louis

154 bis rue st Maur, Année du Prêtre

75011 Paris 2009-2010

 

Lundi 8/02/10

 

Prêtre en Bioéthique

 

 

« La dignité de la personne doit être reconnue à tout être humain depuis sa conception jusqu’à sa mort naturelle. Ce principe fondamental, qui exprime un grand “oui” à la vie humaine, doit être mis au centre de la réflexion éthique sur la recherche biomédicale, qui acquiert de plus en plus, dans le monde d’aujourd’hui, une grande importance »[1].

L’évangile est un évangile de Vie, un grand Oui inconditionnel à toute vie humaine, à la vie de chaque personne humaine. Cette conviction brûlait comme le buisson ardent dans le cœur de notre pape Jean-Paul II. Elle reste très présente chez Benoît XVI et notre archevêque, le cardinal André Vingt-Trois la porte aussi avec force. Cette conviction prend un poids particulier cette année où le parlement français s’apprête à réactualiser les lois bioéthiques, appelées « lois Léonetti ». L’église catholique est spécialement mobilisée derrière les évêques pour rappeler sur tous les tons, à toutes les occasions, combien la vie humaine est précieuse dès la première seconde. Ce combat est d’abord celui des familles. Le premier lieu où proclamer ce « oui » à la vie, c’est la famille, dans sa manière d’accueillir chaque enfant comme une grâce, et dans sa manière d’éduquer chaque enfant à accueillir à son tour toute vie humaine. Il faut aussi un soutien social aux femmes qui sont en situation de détresse, soutien qui devra in fine reposer sur la collectivité. Mais rien ne remplacera jamais le soutien moral, affectif, l’appui d’amour qu’une vraie famille doit donner à une femme enceinte. Quand chaque femme aura la garantie que son entourage l’accompagne dans ses grossesses ou au contraire dans sa stérilité, quand toute femme sera regardée dans sa détresse avec compassion et non pas avec jugement, l’essentiel de notre combat sera gagné. Mais le fait est que les évêques les premiers, secondés de nombreux prêtres, sont sur la brèche. Le diocèse de Paris a consenti un énorme effort pour former des moralistes, des philosophes des théologiens, capables de débattre avec précision, sérieux et respect de tous de la bioéthique. J’ai plaisir à saluer ici mes confrères Michel Aupetit, Brice de Malherbe, Jacques de Longeaux, qui m’ont fait l’honneur de m’associer à leur groupe de recherche où travaillent également deux médecins laïcs, Mireille Leduc et le Dr Bléhaut.

Cet état de chose provoque usuellement une première objection : j’entends souvent dire que la bioéthique, et surtout l’avortement, est une affaire qui ne concerne que les femmes. Seules les femmes auraient sensément le droit de prendre la parole sur ce sujet. Il est certain que la parole des femmes sur cette question est sacrée, qu’il faut trouver les lieux pour leur donner cette parole et demander la grâce de la recevoir avec extrême délicatesse. Mais il est impossible que l’IVG ne concerne que les femmes. D’abord, je constate que beaucoup de médecins impliqués dans les IVG sont des hommes et que ça ne gène personne. Il semblerait que l’homme soit interdit de parler uniquement quand il est contre l’avortement, ce qui est étrange et peu démocratique. Il n’est pas vrai que l’IVG ne concerne que la femme, il n’est pas vrai que la femme soit seule face à l’IVG ; l’IVG implique aussi l’embryon. C’est même de lui qu’il est d’abord question, fût-ce à travers le problème grave et douloureux qu’il constitue parfois objectivement pour sa mère. Or, comme tout être humain, j’ai été embryon. Quand on parle d’embryon, on parle de moi. Quand on nie l’humanité de l’embryon, on mutile une partie de ma vie, quand on explique que dans certains cas, sous certaines conditions, on a le droit de détruire l’embryon, on dit que dans certains cas sous certaines conditions, on a le droit de m’abattre. Quand je combats l’avortement, je me bats pour que soit reconnue la valeur inconditionnelle de ma vie aujourd’hui. Je me bats pour mon droit. Cela ne peut pas, ne doit pas, me détourner du message de miséricorde à porter à tous ceux qui ont été impliqués dans les actes graves de la biotechnologie, mais cela m’oblige à parler avec force.

Il se trouve qu’en plus d’être homme au sens viril, je suis prêtre. Ce qui même aux yeux de certains catholiques constitue une circonstance aggravante pour parler de bioéthique. Or, en même temps que l’année de révision des lois Léonetti, nous sommes dans l’année du prêtre voulue par Benoît XVI. Je voudrais montrer ici que cette coïncidence est providentielle. Il y a des raisons techniques qui expliquent l’investissement des prêtres dans cette question : nous avons du temps à y consacrer, nous sommes en position d’enseignement, notre sacerdoce donne à notre parole, qu’on le veuille ou non, un poids fort, celui de l’Église. Et la distance que notre célibat met avec ces questions nous autorise (et exige de nous) un regard libéré des urgences. Au-delà de ces raisons, la défense de la vie appartient au cœur du ministère sacerdotal, et que des prêtres montent au créneau pour crier prophétiquement que toute vie est sacrée dit quelque chose de particulier de leur mission, et fait résonner avec une force spéciale la valeur de la Vie.

Le ministère du prêtre est un ministère de Vie. J’en donnerai deux exemples : le baptême des enfants et le sacrement des malades. Le nourrisson de quelques jours n’est pas capable d’actes vertueux héroïques, il n’est même pas capable d’un véritable acte de foi si on entend par là la conviction explicite et rationnelle que Jésus est son Sauveur. Voilà que l’Église maintient le baptême des enfants, et même en a toujours fait un des piliers de sa pastorale, une de ses urgences. Baptiser un nourrisson, c’est montrer que Jésus ne vient pas d’abord imposer une ascèse, révéler une Loi, déployer une doctrine de sagesse qui permet de vivre droitement. Il fait tout cela, bien entendu. Mais il le fait après, en second. Ce n’est pas son urgence. Baptiser un nourrisson de quelques jours, c’est manifester, mettre en scène avec splendeur et délicatesse à la fois que la première urgence de Jésus est de bénir la Vie pour elle-même, la Vie humaine avant qu’elle soit capable de foi rationnelle de vertu volontaire, d’ascèse exemplaire. La Vie nue et sans autre titre de Gloire que d’être la Vie. L’homme, non pas parce qu’il est jeune, intelligent, riche, sexy et célèbre, ou qu’on le lui fait croire, non pas parce qu’il est « beau, bon, noble, heureux », comme le voudraient les écrivaillons fascistes, mais l’homme tout simplement parce qu’il est un homme. C’est d’ailleurs en la bénissant ainsi, en son origine nue, que Jésus rend la Vie capable ensuite de se développer jusqu’à la rationalité, la vertu, l’ascèse, la foi. Baptiser un nourrisson, c’est baptiser la Vie.

Quant au sacrement des malades, il s’agit d’une onction d’huile. Certes, le sacrement des malades n’est pas donné avec le saint chrême. Mais la Bible, quand elle parle du Messie, quand elle parle de l’onction du Messie, n’en distingue pas deux ou trois, elle n’en évoque qu’une : l’onction de l’Esprit que Dieu donne à son élu pour sa mission. Cette onction est directement reliée au salut des pauvres dans l’oracle d’Isaïe que Jésus cite au tout début de son ministère :

« L'Esprit du Seigneur Dieu est sur moi. Le Seigneur, en effet, a fait de moi un messie, il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, panser ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs l’évasion, aux prisonniers la lumière, proclamer l’année de la faveur du Seigneur, le jour de la vengeance de notre Dieu, réconforter tous les endeuillés, mettre aux endeuillés de Sion un diadème, oui, leur donner ce diadème et non pas de la cendre, un onguent marquant l’enthousiasme, et non pas le deuil, un costume accordé à la louange, et non pas à la langueur. On les appellera “Térébinthes de la justice, plantation du Seigneur, destinés à manifester sa splendeur” »[2].

L’onction du Messie est spécialement destinée à soulager les pauvres. C’est cette onction que j’apporte au malade à Saint Louis. Par là, je révèle au monde ce que Jésus lui-même avait déclaré : « j’étais malade et vous m’avez visité ». Par l’onction, j’apporte au malade la consolation de savoir que Jésus est toujours avec lui, la confirmation de la puissance de l’esprit en lui quoiqu’il arrive. Mais ultimement, j’accomplis quelque chose de bien plus immense : je montre au monde que cet homme, malade, angoissé, parfois condamné, parfois comateux, est le Christ lui-même. Je révèle au monde que la Vie la plus fragilisée, la plus blessée, la plus nue à nouveau, est encore et toujours christique. Je suis souvent impressionné du respect qu’ont pour ce geste les membres du personnel, même incroyants ou croyants d’autres religions ou plus souvent ceux dont j’ignore totalement et n’ai pas à connaître la position religieuse. La célébration de la vie touche les hommes de bonne volonté.

Le ministère sacerdotal est tout entier déploiement de l’évangile de la vie. Nous savons tous que certains prêtres hésitent à s’engager dans cette défense radicale de la Vie, par peur d’ajouter aux détresses des femmes blessées, ou par mauvaise compréhension des enjeux. J’ai entendu des prêtres justifier publiquement l’IVG « dans certains cas ». À ces confrères, je voudrais dire ceci : vous savez bien que tout votre ministère est déploiement de miséricorde. De même, chaque baptême d’enfant, chaque onction des malades que vous célébrez, et tant d’autres actes encore de votre pastorale la plus quotidienne, crient déjà que toute vie est sacrée sans aucune condition. Allez jusqu’au bout de la logique de votre ministère.

Plus radicalement encore, le prêtre est dans sa personne même un évangile de Vie. Non parce qu’il est supérieur aux autres ; au contraire, en raison de sa pauvreté même. Le prêtre n’a pas été choisi sur ses compétences. Madame Anne-Marie Pelletier, une de nos meilleures exégètes, parle de l’évangile avec plus d’exactitude scientifique et de fougue de charité que je ne le ferai jamais. Mais c’est moi qui suis prêtre. Durant mon séminaire, je signalai régulièrement à Jésus que tel de mes amis ferait un bien meilleur prêtre que moi, et je lui expliquais dans le détail pourquoi. Cet ami est un excellent père de famille, et c’est moi qui suis prêtre ; peut-être parce que comme père de famille, j’aurais -moi- été une catastrophe ! Prêtre, on l’est une fois pour toutes. Le confrère brisé par l’âge, la maladie, le confrère bloqué dans un fauteuil roulant par un accident, est toujours prêtre. Le péché lui non plus ne parvient pas à égratigner le sacrement du sacerdoce. Même Talleyrand, une fois défroqué, rallié à la révolution, complice de la terreur et de la déchristianisation, est encore évêque. Judas, à l’heure de vendre le Christ, est toujours évêque. Or, Judas exorcisait avec les autres. Jésus se donne par un prêtre en pleine santé et jeune comme par un prêtre brisé, par un prêtre génial comme par un prêtre médiocre ; il se donne par un saint et par un pécheur. Que signifie donc cet acharnement de Jésus à maintenir le don du sacerdoce ? Ce fait n’excuse pas les crimes des prêtres, bien au contraire, mais souligne combien le don de Jésus est inconditionnel. Par ce signe paradoxal et si puissant, Jésus révèle qu’il est capable et désireux de se donner dans toute vie, d’habiter toute vie, de la plus apparemment rutilante à la plus détruite, de la plus sainte à la plus pécheresse. En se donnant par les prêtres envers et contre, et même grâce à leurs faiblesses, Jésus montre qu’il ne juge pas la Vie, il la bénit.

L’an dernier, j’avais souligné combien la gratuité de l’élection du prêtre signifie le mystère de l’incarnation, le Verbe qui s’est fait chair pauvre parmi nous. Aujourd’hui, je pousse se raisonnement à son terme : manifester la pauvreté du Christ c’est manifester la sainteté de toute chair humaine. Le prêtre le fait par son être même.

Il faut prier pour que nous, prêtres, sachions être des sources de compassion pour les femmes blessées, stériles, abandonnées ; il faut prier pour que nous soyons des signes de la miséricorde inépuisable de Jésus pour tout péché. Il faut prier pour que tous les prêtres trouvent le courage prophétique de s’opposer à la culture de mort que dénonçait Jean-Paul II[3]. Mais de toute manière le signe sacerdotal continuera de briller par lui-même. Si un prêtre venait à renier cet évangile, son sacerdoce, en lui, continuerait de crier :

« Moi, Jésus, Je suis la Vie ».

 

 

 

 



[1] Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction Dignitas Personae sur certaines Questions de bioéthique, 20/06/2008, phrase d’ouverture.

[2] Is 61, 1 sq.

[3] Jean-Paul II, Evangelium Vitae, 25/03/1995 ; n° 21.